Gradasse en voyant tomber Agramant, la tête séparée du buste, éprouve ce qu’il n’a jamais ressenti ; son cœur tremble ; son visage pâlit. Lorsque le chevalier d’Anglante arrive sur lui, il semble présager son sort, et, vaincu d’avance, il n’a pas encore songé à se mettre en défense quand le coup mortel descend sur lui.
Roland le frappe au flanc droit, sous la dernière côte ; le fer, entré par le ventre, ressort d’une palme du côté gauche, ruisselant de sang jusqu’à la garde. C’est de la main du plus franc et du meilleur guerrier de l’univers que fut porté le coup qui mit à mort le chevalier le plus redoutable de tous les païens.
Le paladin, peu joyeux d’une telle victoire, se jette promptement à bas de selle, et, le visage troublé et plein de larmes, il court en toute hâte à son cher Brandimart. Il voit tout autour de lui la terre couverte de sang. Son casque, qui semble ouvert d’un coup de hache, ne l’avait pas plus protégé que s’il eût été d’écorce.
Roland relève sa visière, et voit qu’il a la tête fendue jusqu’au nez, juste entre les deux sourcils. Cependant Brandimart a conservé assez de souffle pour demander pardon de ses fautes au roi du Paradis, pour consoler le comte dont les joues sont sillonnées de larmes, et l’exhorter à la patience.
Il lui dit : « — Roland, souviens-toi de moi dans tes prières qui sont agréables à Dieu. Je te recommande ma Fleur-de… — » Mais il ne peut en dire davantage ; il meurt sans achever le mot. Des voix d’anges, s’unissant en chœurs célestes, s’entendirent soudain dans les airs, dès qu’il eut exhalé son âme ; et celle-ci, dégagée de ses liens corporels, s’éleva vers le ciel au milieu d’une douce mélodie.
Roland, bien qu’il dût se réjouir d’une fin si chrétienne, et bien qu’il sût que Brandimart était monté aux demeures bienheureuses, car il avait vu le ciel s’ouvrir pour lui, ne pouvait cependant maîtriser sa nature humaine et ses sens fragiles. En songeant qu’il venait de se voir enlever celui qui était pour lui plus qu’un frère, il ne pouvait empêcher les larmes d’humecter son visage.
Sobrin gisait depuis longtemps à terre, perdant beaucoup de sang qui découlait de sa tête sur ses joues et sur sa poitrine. Il ne devait plus guère en rester dans ses veines. Quant à Olivier, il était encore renversé sous son cheval, et n’avait pu dégager son pied que le poids du destrier avait à moitié brisé.
Et si son beau-frère, gémissant et tout en larmes, n’était pas venu l’aider, il n’aurait pu se dégager de lui-même. Son pied lui faisait tellement mal, qu’une fois qu’il l’eut retiré de dessous son cheval, il ne put ni s’en servir, ni même s’appuyer dessus. Sa jambe elle-même était si engourdie, qu’il lui fallut se faire aider pour pouvoir changer de place.
Roland se réjouit peu de la victoire ; il lui était trop dur, trop cruel de voir Brandimart mort et son beau-frère dans un état si peu rassurant. Sobrin était encore vivant, mais c’est à peine s’il lui restait quelque souffle, car sa vie était prête à s’exhaler avec la dernière goutte de son sang.
Le comte le fit enlever tout sanglant du champ de bataille, et le fit soigner avec beaucoup de soin ; il le consolait par de douces paroles, comme s’il eût été de sa famille ; car, après le combat, il ne gardait aucune trace de colère, et son cœur était tout à la clémence. Il fit ramasser les armes et les chevaux des morts, et laissa le reste aux serviteurs.