Ici, je dois avouer que Frédéric Fulgose doute quelque peu de la véracité de mon histoire, car, ayant visité avec sa flotte les moindres recoins du rivage barbaresque, il descendit sur l’île où eut lieu le combat des six chevaliers, et en trouva le sol si montueux, si inégal, qu’il n’y a pas, dit-il, un seul endroit où l’on puisse mettre le pied à plat.

Il ne peut tenir pour vraisemblable que, sur cet écueil accidenté, six chevaliers, la fleur du monde entier, aient pu se livrer cette bataille à cheval. Je réponds à cette objection qu’au temps de Roland il y avait, sur la droite, une plaine assez vaste, qui depuis fut recouverte par suite de l’éboulement d’un immense rocher, détaché de sa base lors d’un tremblement de terre.

C’est pourquoi, ô splendeur éclatante de la race des Fulgoses, ô lumière sereine et toujours plus vivace, si vous me prenez encore à partie sur ce point, et surtout devant cet invincible duc, grâce auquel votre patrie jouit maintenant d’un doux repos et voit l’amour succéder pour elle à la haine, je vous prie de lui dire sans retard qu’il se peut fort bien qu’en cette circonstance je n’aie point dit un mensonge.

Cependant Roland, ayant tourné ses regards vers la mer, aperçut un navire léger qui venait à toutes voiles et paraissait vouloir aborder à l’île. Quel était ce navire ? Je ne veux pas vous le dire maintenant, parce que je suis attendu en plus d’un autre endroit. Pour le moment, voyons en France si les habitants, délivrés enfin des Sarrasins, sont chagrins ou joyeux.

Voyons ce que fait cette amante fidèle, qui voit de nouveau s’éloigner l’accomplissement de ses vœux ; je veux parler de la malheureuse Bradamante. Quand elle voit que Roger a encore manqué au serment qu’il a fait quelques jours avant le conflit survenu entre les deux armées, elle ne sait plus sur quoi placer son espérance.

Elle renouvelle ses pleurs et ses reproches, et, selon son habitude, elle recommence à appeler Roger cruel, et à traiter le destin d’impitoyable. Puis, déployant les voiles à sa grande douleur, elle accuse d’injustice, de complicité ou de faiblesse le ciel qui a permis un tel parjure, et qui n’a pas même fait un signe pour l’empêcher.

Elle en arrive à accuser Mélisse et à maudire l’oracle de la grotte qui, par ses conseils mensongers, l’a précipitée dans la mer d’amour où elle est sur le point de mourir. Puis elle va trouver Marphise, et se plaindre à elle de son frère qui a manqué à sa foi jurée. Elle soulage sa douleur en criant, en pleurant auprès d’elle, et lui demande aide et appui.

Marphise la serre dans ses bras, et fait ce qu’elle peut pour la consoler. Elle ne croit pas que Roger ait failli à ce point ; elle pense qu’il ne tardera pas à revenir auprès d’elle. Elle lui jure, s’il ne revient pas, qu’elle ne souffrira pas une si grave offense, et qu’elle se battra avec lui, ou lui fera observer sa promesse.

Par ces paroles, elle réussit à adoucir un peu la douleur de Bradamante qui, ayant quelqu’un pour s’épancher désormais, éprouve une angoisse moindre. Maintenant que nous avons vu Bradamante accuser dans son chagrin Roger de parjure, de cruauté et d’orgueil, voyons si son frère est plus heureux ; je veux parler de Renaud qui est brûlé jusqu’à la moelle des feux de l’amour.

Je veux parler de Renaud qui, comme vous le savez, aimait si passionnément la belle Angélique. C’était un enchantement, encore plus que la beauté de cette dernière, qui l’avait fait tomber ainsi dans les rets de l’amour. Les autres paladins vivaient en repos, depuis qu’ils étaient complètement débarrassés des Maures ; lui seul, parmi les vainqueurs, était resté captif de son amoureuse peine.