Tantôt le monstre dirige sur la poitrine de Renaud son serpent qui se glisse sous les armes du chevalier et le glace jusqu’au cœur ; tantôt il le fait pénétrer par la visière et le promène sur le cou et sur la figure de Renaud. Celui-ci finit par se débarrasser de cette étreinte, et donne tant qu’il peut de l’éperon à son cheval. Mais l’infernale Furie n’est pas boiteuse ; d’un bond elle le rattrape, et lui saute en croupe.

Qu’il aille à gauche, à droite, où bon lui semble, Renaud a toujours cette bête maudite acharnée après lui. Il ne sait comment s’en débarrasser, bien que son destrier ne cesse de lancer des ruades. Le cœur de Renaud tremble comme une feuille ; non pas que le serpent le tourmente davantage, mais il éprouve une telle horreur, un tel dégoût, qu’il crie, gémit, et se plaint de vivre encore.

Il se jette dans les sentiers les moins frayés, dans les chemins les plus affreux, au plus épais du bois ; il gravit les pentes les plus raides ; il s’enfonce dans les défilés les plus inextricables de la vallée, là où l’air est le plus obscur. Il espère ainsi arracher de dessus ses épaules l’abominable, l’horrible bête qui y est attachée. Il n’y serait sans doute point parvenu, si quelqu’un n’était soudain arrivé à son secours.

Mais il est secouru à temps par un chevalier couvert d’une armure d’acier éclatante et splendide, et portant pour cimier un joug rompu. Son écu jaune est semé de flammes ardentes, ainsi que le reste de ses vêtements d’un caractère sévère, et la housse de son cheval. Il a la lance au poing, l’épée au côté ; sa masse pendue à l’arçon projette du feu.

Cette masse est remplie d’un feu éternel qui brûle toujours sans la consumer jamais. La bonté d’un écu, la trempe d’une cuirasse, l’épaisseur d’un casque, rien ne lui résiste. Le chevalier se fait infailliblement faire place, partout où il en dirige l’inextinguible lumière. Il ne lui fallait pas moins que cet avantage pour sauver Renaud des mains du monstre cruel.

En chevalier avisé et prudent, il court au galop vers l’endroit où il a entendu la rumeur, jusqu’à ce qu’il aperçoive le monstre horrible qui a enlacé Renaud de mille nœuds, et qui couvre d’une sueur glacée le malheureux paladin, sans que celui-ci puisse s’en débarrasser. Le chevalier se précipite, frappe le monstre au flanc, et le fait tomber du côté gauche.

Mais à peine l’horrible bête a-t-elle touché terre, qu’elle se redresse, faisant tourner et siffler son long serpent. Le chevalier ne cherche plus à la frapper avec la lance ; il se décide à la poursuivre par le feu. Il saisit sa masse, et fait pleuvoir une tempête de coups partout où le serpent dresse la tête. Il ne laisse pas le temps au monstre de le saisir une seule fois.

Pendant qu’il le tient en échec, le frappe et lui fait mille blessures, il conseille au paladin de s’échapper par le chemin qui conduit au sommet de la montagne. Le paladin suit ce conseil, et prend le chemin qui lui est indiqué, et bien que la colline soit âpre et rude à escalader, il s’éloigne sans retourner la tête, jusqu’à ce qu’on l’ait perdu de vue.

Le chevalier, après avoir contraint le monstre infernal de retourner à son antre obscur, où il se ronge de rage et de dépit, et où il verse des pleurs inépuisables par ses mille yeux, monte derrière Renaud, afin de lui servir de guide. Il ne tarde pas à le rejoindre sur le sommet de la colline et, marchant à ses côtés, il le conduit hors de ces lieux sombres et dangereux.

Dès que Renaud le voit revenu près de lui, il lui dit qu’il lui doit des remerciements infinis, et que partout où il sera, il peut disposer de sa vie.