Puis il lui demande comment il se nomme, afin qu’il puisse proclamer le nom de celui qui est venu à son secours, et exalter sa vaillance parmi ses compagnons, devant Charles lui-même.
Le chevalier lui répond : « — Ne te mets pas en peine de ce que je ne veux pas te dire mon nom maintenant. Je te le dirai avant que l’ombre n’ait cru d’un pas, ce qui ne tardera guère. — » En continuant à marcher côte à côte, ils finirent par trouver une source fraîche, aux eaux claires, à laquelle les bergers et les voyageurs, attirés par son doux murmure, venaient boire l’amoureux oubli.
C’étaient là, seigneur, ces eaux glacées qui éteignent le feu de l’amoureuse ardeur. C’était après y avoir bu qu’Angélique avait conçu pour Renaud la haine qu’elle ne cessa depuis de lui porter ; et si lui-même avait autrefois montré tant de mépris pour elle, l’unique cause, seigneur, en était qu’il avait bu aussi de ces mêmes eaux.
Dès que le chevalier avec lequel Renaud chemine se voit devant la claire fontaine, il retient son destrier tout fumant et dit : « — Nous reposer ici ne saurait nuire. — » Renaud dit : « — Cela ne peut que nous faire du bien ; car, outre que la chaleur de midi m’oppresse, le monstre m’a tellement travaillé, qu’il me sera doux et agréable de me reposer. — »
L’un et l’autre descendent de cheval, et laissent leurs bêtes paître en liberté par la forêt. Tous deux mettent pied à terre dans l’herbe parsemée de fleurs rouges et jaunes, et retirent leur casque. Renaud, poussé par la chaleur et la soif, court aussitôt vers la source de cristal, et buvant à longs traits son eau fraîche, chasse en même temps de sa poitrine embrasée la soif et l’amour.
Quand le chevalier le voit relever la bouche de dessus la fontaine, et revenir entièrement guéri de son fol amour, il se lève tout debout, et d’un air altier, il lui dit ce qu’il n’a pas voulu lui dire auparavant : « — Sache, Renaud, que mon nom est : le Dédain ! Je suis venu uniquement pour te délivrer d’un joug indigne. — »
A ces mots, il disparaît et son destrier disparaît avec lui. Cette aventure semble un grand miracle à Renaud. Il cherche tout autour de lui et dit : « — Où est-il passé ? — » Il ne sait si tout ce qu’il vient de voir n’est pas du domaine de la magie, et si Maugis ne lui a pas envoyé un de ses serviteurs infernaux pour rompre la chaîne qui l’a si longtemps retenu captif.
Peut-être aussi, du haut de son trône, Dieu lui a-t-il, dans son ineffable bonté, envoyé, comme il fit jadis pour Tobie, un ange chargé de le guérir de son aveuglement. Mais que ce soit un ange, un démon, ou toute autre chose, il le remercie de lui avoir rendu la liberté. Il sent en effet que désormais son cœur est délivré de son angoisse amoureuse.
Angélique est redevenue l’objet de sa haine première ; non seulement elle ne lui paraît pas digne de tout le long chemin qu’il a déjà fait pour la suivre, mais il ne ferait pas maintenant une demi-lieue pour elle. Cependant il persiste dans sa résolution d’aller dans l’Inde, pour chercher Bayard jusqu’en Séricane, tant parce que l’honneur le lui commande, que parce que c’est le prétexte qu’il a invoqué près de Charles.
Il arrive le jour suivant à Bâle, où venait de parvenir la nouvelle que le comte Roland devait se battre contre Gradasse et le roi Agramant. Ce n’était point par un avis du chevalier d’Anglante que cette nouvelle avait été sue, mais un voyageur, venu rapidement de Sicile, l’avait donnée comme sûre.