Renaud désire ardemment se trouver à côté de Roland dans ce combat ; mais il est bien éloigné du champ de bataille. Tous les dix milles, il change de chevaux et de guides, et court à bride abattue. Il passe le Rhin à Constance, et, comme en volant, il traverse les Alpes et arrive en Italie. Laissant derrière lui Vérone et Mantoue, il atteint le Pô, et le passe en toute hâte.
Déjà le soleil touchait au terme de sa course, déjà la première étoile apparaissait au ciel, et Renaud, debout près de la rive, se demandait s’il devait changer de cheval, ou se reposer en ce lieu, jusqu’à ce que les ténèbres se fussent dissipées devant la belle aurore, lorsqu’il vit venir à lui un chevalier à l’aspect et aux manières pleins de courtoisie.
Celui-ci, après l’avoir salué, lui demanda poliment s’il était marié. Renaud lui dit : « — Je suis en effet soumis au joug conjugal. — » Mais en lui-même il s’étonnait de cette demande, lorsque son interlocuteur ajouta : « — Je me réjouis qu’il en soit ainsi. — » Puis, pour lui expliquer ses paroles, il dit : « — Je te prie d’avoir pour agréable d’accepter ce soir l’hospitalité chez moi.
« Je te ferai voir une chose que doit volontiers connaître quiconque a femme à son côté. — » Renaud, autant parce qu’il voulait se reposer, fatigué qu’il était d’avoir couru, autant par le désir inné qu’il avait toujours eu de voir et d’entendre de nouvelles aventures, accepta l’offre du chevalier, et le suivit.
Ils sortirent de la route à une portée d’arc, et se trouvèrent devant un grand palais, d’où accoururent un grand nombre d’écuyers avec des torches allumées, qui projetèrent autour d’eux une grande clarté. Renaud, étant entré, jeta les regards autour de lui, et vit un palais comme on en voit rarement, admirablement construit et distribué, et trop vaste pour servir de demeure à un homme de condition privée.
La riche voûte de la porte d’entrée était toute en serpentine et en dur porphyre. La porte elle-même était en bronze, et ornée de figures qui semblaient respirer et remuer les lèvres. On passait ensuite sous un arc de triomphe, où un mélange de mosaïques flattait agréablement les yeux. De là partait une cour carrée, dont chaque côté avait cent brasses de long.
Chaque côté de cette cour était bordé de pavillons ayant chacun une porte spéciale. Les portes étaient séparées par des arcades d’égale grandeur, mais de formes variées. Chaque arcade pouvait facilement donner accès à un sommier avec sa charge, et conduisait à un escalier d’où l’on pénétrait dans une salle par une arcade supérieure.
Les arcades supérieures dépassaient l’alignement général de façon à recouvrir les portes. Chacune d’elles était soutenue par deux colonnes, l’une de bronze, l’autre de roche. Il serait trop long de vous faire une entière description des pavillons de la cour, et de vous parler, en outre, de ce que l’on apercevait au-dessus du sol, des souterrains que le maître de ce palais avait fait construire sous tous les bâtiments.
Les hautes colonnes avec leurs chapiteaux en or incrustés de pierreries ; les marbres étrangers sculptés de mille manières par une main habile ; les peintures et les stucs, et une foule d’autres ornements, dont la plupart étaient dérobés aux regards par l’obscurité, indiquaient que les richesses réunies de deux rois n’avaient pas dû suffire à bâtir un tel édifice.
Parmi les ornements magnifiques qui ornaient en profusion cette riante demeure, il y avait une fontaine qui répandait ses eaux fraîches et abondantes par une foule de petites rigoles. C’est là que les serviteurs avaient dressé les tables, droit au milieu de la cour. On l’apercevait des quatre portes du principal corps de bâtiment.