Le châtelain se mit alors à sourire, et leva les yeux sur Renaud ; mais à qui l’aurait bien examiné, il eût fait l’effet de quelqu’un plus disposé à pleurer qu’à rire. Il dit : «  — Le moment me semble venu de satisfaire ta curiosité, et de te montrer un chef-d’œuvre qui doit être précieux pour quiconque a femme à son côté.

« A mon avis, chaque mari doit sans cesse épier sa femme pour savoir si elle l’aime, si elle lui fait honneur par sa conduite, ou si elle le déshonore ; si, en un mot elle en fait une bête, ou si elle le traite comme un homme. Le poids des cornes est le plus léger qui soit au monde, bien que le plus outrageant. Presque tous les autres le voient, celui-là seul qui l’a sur la tête ne le sent jamais.

« Si tu sais que ta femme est fidèle, tu as un motif pour l’aimer et l’honorer davantage ; il n’en est pas de même de celui qui sait que sa femme est coupable, ou de celui qui doute d’elle et qui souffre de ce doute. Beaucoup de femmes, chastes et vertueuses, sont soupçonnées à tort par leurs maris. Beaucoup de maris, au contraire, sont dans la plus grande confiance à l’endroit de leurs épouses, qui vont le chef orné de cornes.

« Si tu désires savoir si ta femme est chaste — comme je crois que tu le penses et que tu dois le penser, car croire le contraire serait un tourment inutile si tu ne pouvais t’assurer de la vérité par des preuves — tu peux l’apprendre toi-même sans que personne ait à te le dire, en buvant dans ce vase. Je ne l’ai pas fait apporter sur cette table pour un autre motif que pour te montrer ce que je t’ai promis.

« Si tu y bois, tu verras se produire un effet surprenant. Si tu portes le cimier de Cornouailles, le vin se répandra entièrement sur ta poitrine, sans que tu puisses en faire entrer une gouttelette dans ta bouche. Si tu as une épouse fidèle, tu boiras tout. Or il t’appartient de connaître ton sort. —  » A ces mots, l’hôte s’apprête à regarder si le vin va se répandre sur la poitrine de Renaud.

Renaud, presque décidé à savoir ce qu’ensuite il sera peut-être très fâché d’avoir appris, avance la main et prend le vase. Il va pour tenter l’épreuve ; mais, sur le point d’y porter les lèvres, une pensée vient l’arrêter. Mais permettez, seigneur, que je me repose ; puis je vous dirai ce que le paladin répondit.

CHANT XLIII.

Argument. — Renaud entend raconter deux nouvelles, l’une contre les femmes, l’autre contre les hommes qui se laissent vaincre par l’ignoble passion de l’avarice. Après un long chemin sur terre et sur mer, Renaud arrive à Lampéduse, au moment où venait de se terminer le combat entre les paladins et les païens. Ils descendent tous en Sicile et, sur la plage d’Agrigente, ils rendent les derniers honneurs aux dépouilles mortelles de Brandimart. De là, ils vont à l’ermitage où est Roger, devenu déjà chrétien. Le bon ermite rend la santé à Olivier et à Sobrin qui se fait aussi baptiser.

O exécrable avarice, ô insatiable soif de l’or, je ne m’étonne pas que tu puisses si facilement t’emparer d’une âme vile et déjà souillée d’autres vices ; mais ce que je ne puis comprendre, c’est que tu tiennes dans tes liens, que tu déchires de ton même ongle crochu ceux qui, par leur grandeur d’âme, auraient mérité une éternelle gloire, s’ils avaient pu échapper à ton atteinte.

Celui-ci mesure la terre, la mer et le ciel ; il connaît à fond les causes et les effets de toutes les forces de la nature ; il va jusqu’à scruter les volontés de Dieu. Mais s’il vient à être mordu de ton venin mortel, il n’a plus d’autre souci que d’entasser des trésors. Cette seule pensée le domine ; il y place tout son salut, toute son espérance.