Celui-là met les armées en déroute, et force les portes des villes de guerre. On le voit, cœur intrépide, se jeter le premier dans les aventures périlleuses, et s’en retirer le dernier. Mais il ne peut éviter d’être pris pour le reste de ses jours dans tes filets ténébreux. Combien d’autres, qui se seraient illustrés dans les arts et dans les sciences, n’as-tu pas plongés dans l’obscurité !

Et que dirai-je de certaines belles et grandes dames ? Pendant longtemps, je les vois garder à leurs amants une fidélité plus ferme, plus inébranlable qu’une colonne. Mais voici venir l’Avarice qui semble les transformer comme par enchantement. En un jour, qui le croirait ? elle les jette, sans amour, en proie à un vieillard, à un scélérat, à un monstre.

Ce n’est pas sans raison que je m’en indigne ; m’entende qui pourra ; pour moi, je m’entends bien. Dans tous les cas, je ne m’écarte pas de mon sujet, et je n’oublie pas le thème de mon chant. Mais je ne veux rien ajouter à ce que je viens de vous dire, pas plus qu’à ce que je vais vous raconter. Revenons au paladin qui avait été sur le point d’essayer la vertu de la coupe.

Je vous disais qu’au moment d’y porter les lèvres, une pensée lui était venue. Après avoir un instant réfléchi, il dit : «  — Bien fol serait celui qui chercherait à savoir ce qu’il serait très fâché d’apprendre. Ma femme est femme, et toute femme est faible. Gardons ma croyance sur elle telle qu’elle est. Jusqu’ici, je m’en suis bien trouvé ; que gagnerais-je à vouloir en faire l’épreuve ?

« Cela me servirait à peu de chose, et pourrait m’être très désagréable. Il en coûte parfois de tenter Dieu. Je ne sais si en cela je suis sage ou imprudent, mais je ne veux pas en savoir davantage. Qu’on ôte donc ce vin de devant moi ; je n’ai pas soif, et je ne veux pas que l’envie me vienne de boire. Dieu a interdit ces sortes d’expériences aussi expressément que la science de l’arbre de la vie à notre premier père.

« De même qu’Adam, après qu’il eut goûté au fruit que Dieu lui-même lui avait défendu, vit son bonheur se changer en larmes, et fut obligé de gémir à jamais sur sa propre misère, ainsi l’homme qui veut savoir tout ce que sa femme fait ou dit, risque de passer de la joie dans les pleurs, et de ne plus retrouver sa tranquillité première. —  »

Ainsi dit le brave Renaud et, comme il repoussait loin de lui la coupe pour laquelle il montrait tant de répugnance, il vit un ruisseau de larmes s’échapper abondamment des yeux du châtelain. Quand il se fut un peu calmé, ce dernier dit à son tour : «  — Maudit soit celui qui m’engagea à tenter l’épreuve ! Hélas ! il est cause que j’ai perdu ma douce compagne !

« Que ne t’ai-je connu dix ans plus tôt ! Que n’ai-je pu te demander conseil avant que mes malheurs aient commencé ! Je n’aurais pas versé tant de pleurs que j’en suis presque aveugle. Mais levons-nous de table. Tu vois ma douleur et tu y compatis. Je veux te raconter la cause et l’origine de mon infortune sans pareille.

« Tu as passé près d’une cité voisine de ce château ; tout autour d’elle s’étend comme un lac un fleuve qui prend son origine du lac de Benaco, et qui va se jeter dans le Pô. Cette cité s’éleva sur les ruines de celle qui avait été fondée par le fils d’Agénor avec les dents du dragon. C’est là que je naquis d’une famille très honorable, mais sous un humble toit, et au sein de la pauvreté.

« Si la Fortune n’eut pas assez souci de moi pour me donner la richesse due à ma naissance, la nature y suppléa en me douant d’une beauté fort au-dessus de celle des gens de ma condition. Bien qu’il soit ridicule à un homme de se vanter lui-même, je puis dire que, dans ma jeunesse, j’ai vu dames et damoiselles s’éprendre de ma figure et de mes belles manières.