« Il y avait dans notre cité un homme sage, et savant au delà de toute croyance. Il comptait cent vingt ans accomplis, quand ses yeux se fermèrent à la lumière. Il avait passé toute sa vie seul et sauvage ; mais, dans son extrême vieillesse, féru d’amour pour une belle matrone, il l’avait obtenue à prix d’argent, et en avait eu secrètement une fille.

« Pour éviter que la fille ne fît comme sa mère, qui pour de l’argent avait vendu sa chasteté, bien précieux que tout l’or du monde ne saurait payer à sa valeur, il résolut de la soustraire au contact populaire. Choisissant le lieu qui lui parut le plus solitaire, il y fit bâtir ce palais si ample et si riche, de la main de démons évoqués par ses enchantements.

« Il fit élever sa fille par de vieilles femmes réputées pour leur chasteté. Celle-ci devint par la suite d’une grande beauté. Non seulement son père ne permit pas qu’on lui laissât apercevoir un homme, mais il défendit qu’on en prononçât le nom devant elle. Afin de lui mettre un continuel exemple sous les yeux, il fit sculpter ou peindre l’image de toutes les dames qui ont su résister à un amour coupable.

« Il ne se borna pas à faire représenter celles qui par leur vertu ont été l’honneur des premiers âges, et dont l’histoire ancienne a consacré à jamais la renommée ; il voulut aussi y faire figurer les dames dont les mœurs pudiques devaient dans l’avenir illustrer l’Italie. En raison de leur belle conduite, il fit élever leur statue, comme les huit que tu vois autour de cette fontaine.

« Quand le vieillard jugea que sa fille était un fruit assez mûr pour que l’homme pût le cueillir, je fus, soit malechance, soit hasard, choisi entre tous par lui comme le plus digne. Outre ce beau château, tous les champs, tous les étangs à vingt milles à la ronde me furent donnés comme dot de sa fille.

« Celle-ci était aussi belle et aussi bien élevée qu’on pût le désirer. Elle surpassait Pallas pour les travaux à l’aiguille et la broderie ; à la voir marcher, à l’entendre parler ou chanter, on aurait dit une déesse, et non une mortelle. Elle était presque aussi versée que son père dans tous les arts libéraux.

« A cette haute intelligence, à cette beauté non moindre qui aurait séduit les rochers eux-mêmes, elle joignait une sensibilité, une douceur de caractère dont je ne puis me souvenir sans sentir le cœur me manquer. Elle n’avait pas de plus grand plaisir, de plus vive satisfaction que d’être auprès de moi partout et toujours. Nous vécûmes longtemps ensemble sans avoir la moindre querelle, mais, à la fin, cette paix intérieure fut troublée, et par ma faute.

« Il y avait cinq ans que j’avais mis mon cou sous le nœud conjugal, lorsque mon beau-père mourut. Cette mort fut comme le signal des malheurs dont je ressens encore le contre-coup. Je te dirai comment. Pendant que je me renfermais ainsi dans l’amour de celle dont je viens de te faire un tel éloge, une noble dame du pays s’éprit de moi autant qu’on peut s’éprendre.

« Elle en savait, en fait d’enchantements et de maléfices, autant que pas une magicienne. Elle aurait pu rendre la nuit lumineuse et le jour obscur, arrêter le soleil et faire marcher la terre. Cependant elle ne put parvenir à ce que je consentisse à poser sur sa blessure d’amour le remède que je n’aurais pu lui donner sans offenser souverainement ma femme.

« Non pas qu’elle ne fût très gente et très belle dame, non pas que j’ignorasse qu’elle m’aimait à ce point ; mais ni ses offres, ni ses promesses, ni ses obsessions continuelles ne purent jamais détourner à son profit une étincelle de l’amour que je portais à ma femme. La certitude que j’avais dans la fidélité de cette dernière m’empêchait de songer à une autre qu’elle.