« Ce n’était qu’un prétexte, car l’usage dont elle parlait n’existait pas du tout dans son pays. Mais, dans sa pensée qui ne perdait jamais de vue le but qu’elle voulait atteindre, elle avait imaginé un mensonge à l’aide duquel elle avait l’espoir de donner la mort à son maître. Elle lui dit donc qu’elle veut que les noces aient lieu suivant la mode de son pays, et elle lui explique cette mode.
« — La veuve qui prend un second mari — lui dit-elle — doit auparavant apaiser l’âme du mort que son mariage offense, en faisant célébrer des offices et des messes pour la rémission de ses péchés, dans l’église où ses restes sont ensevelis. A la fin du sacrifice divin, le nouvel époux remet l’anneau à l’épousée.
« Puis le prêtre, ayant fait apporter sur l’autel même du vin consacré à cet effet, le bénit en récitant certaines prières, le verse dans une coupe et le présente aux époux. Mais c’est l’épousée qui doit la première y tremper ses lèvres. — »
« Tanacre, à qui il importe peu que ses noces se célèbrent conformément à cet usage, lui dit : « — Pourvu que cela abrège les délais, j’y consens. — » Le malheureux ne voit pas que c’est la vengeance du meurtre d’Olindre qu’il avance ainsi ; mais son esprit est tellement concentré sur une seule pensée, qu’il ne pense à pas autre chose.
« Drusille avait auprès d’elle une vieille qui avait été faite prisonnière en même temps qu’elle. Elle l’appelle et, lui parlant à l’oreille de façon à n’être entendue par personne de la maison, elle lui dit : « — Prépare-moi sur-le-champ un de ces breuvages empoisonnés comme tu sais en composer, et apporte-le-moi dans un vase. J’ai trouvé moyen d’arracher la vie au fils de Marganor, à ce traître.
« Je sais aussi un moyen de nous sauver, toi et moi, mais je te le dirai plus tard plus à loisir. — » La vieille s’en va préparer le poison, et revient l’apporter au palais. Elle trouve le moyen de verser le suc vénéneux dans un flacon plein d’un vin doux de Crète. Elle le réserve pour le jour des noces que rien ne peut plus retarder désormais.
« Le jour désigné étant arrivé, Drusille se pare de pierreries et de riches vêtements, et se rend à l’endroit où elle avait fait élever à Olindre un grand catafalque porté sur deux colonnes. Là, on célèbre un office solennel auquel assistent tous les chevaliers et toutes les dames. Marganor, plus joyeux que de coutume, y vint avec son fils et de nombreux amis.
« Les saints offices terminés, le vin empoisonné est bénit, et le prêtre le verse dans une coupe d’or, ainsi que Drusille l’avait dit. Elle en boit alors autant qu’il fallait pour produire de l’effet, puis, le visage souriant, elle passe la coupe à l’époux qui la vide jusqu’au fond.
« Tanacre, après avoir rendu la coupe au prêtre, ouvre les bras d’un air joyeux pour embrasser Drusille ; soudain celle-ci, changeant de manières, le repousse et lui fait défense d’approcher. Ses yeux et son visage semblent lancer des flammes. D’une voix terrible, égarée, elle lui crie : « — Traître, loin de moi !
« Tu aurais de moi joie et soulagement, toi la cause de mes larmes, de mes tourments, de mes malheurs ! Non ; tu vas mourir sur l’heure, de ma main. Apprends, si tu l’ignores, que c’est du poison que tu as bu. Je n’ai qu’un regret, c’est que la mort soit trop douce, trop facile pour un bourreau tel que toi ; car je ne connais pas de peine assez infâme pour égaler ton crime.