« Mon seul regret, c’est de ne pas pouvoir, en me sacrifiant, t’infliger la mort que tu mérites. Si je l’avais pu, comme c’était mon désir, je mourrais contente. De cela, je demande pardon à mon époux ; mais il connaît ma bonne volonté, et il acceptera que je t’aie fait mourir comme j’ai pu, n’ayant pu le faire comme je l’aurais voulu.

« Quant au châtiment que je ne puis t’infliger ici-bas, selon mon désir, j’espère que je verrai ton âme le subir dans l’autre monde, où je te suivrai pour en être témoin. —  » Puis, levant, d’un air joyeux, ses yeux déjà voilés vers le ciel : «  — Accepte, Olindre, cette victime que le bon vouloir de ta femme offre à ta vengeance.

« Et prie pour moi le Seigneur, afin qu’il m’admette en ce jour avec toi dans le paradis. S’il te dit qu’une âme a besoin de mérites pour entrer dans votre royaume, réponds que j’apporte à son saint temple les dépouilles de ce monstre impitoyable, et qu’il n’y a pas de plus grand mérite que d’exterminer de pareils scélérats, abominable peste pour le monde. —  »

« Ces dernières paroles s’exhalent avec sa vie. Morte, son visage porte encore les traces de la joie qu’elle a éprouvée en punissant le barbare qui lui avait ravi son cher mari. Je ne sais si elle fut précédée ou suivie par l’âme de Tanacre. Je crois cependant qu’il mourut avant elle, car il avait absorbé une plus grande quantité de breuvage, et le poison dut agir plus rapidement sur lui.

« Marganor, qui voit son fils tomber et mourir dans ses bras, est sur le point de mourir avec lui, vaincu par la douleur qui le saisit d’une manière si inattendue. Après avoir eu deux fils, il se retrouve seul, et ce sont deux femmes qui les ont fait mourir. L’une a été la cause de la mort du premier, l’autre a frappé elle-même le second.

« L’amour, la pitié, le dépit, la douleur et la colère, un désir de mort et de vengeance agitent cet infortuné père ; il tremble, comme la mer troublée par le vent. Il court vers Drusille pour se venger sur elle, mais il voit que la vie vient de l’abandonner. Excité par sa haine ardente, il cherche à frapper ce corps qui ne sent plus rien.

« De même que le serpent se retourne pour mordre la lance qui l’a cloué sur le sable ; de même que le mâtin court après la pierre que lui a lancée le passant, et se brise en vain les dents de rage et de colère, et ne veut pas s’en aller sans s’être vengé, ainsi Marganor, plus cruel qu’un dogue ou qu’un serpent, s’acharne contre le corps inanimé de Drusille.

« Mais bien qu’il l’ait mis en pièces, la fureur du félon n’est pas assouvie ; il se précipite sur les femmes dont le temple est plein. Sans choisir l’une plutôt que l’autre, il fait de nous, avec son épée cruelle et impitoyable, ce que le paysan fait de l’herbe avec sa faulx. Rien ne peut nous préserver de ses coups ; en un instant, il en tue trente et en blesse bien cent.

« Il est tellement redouté de ses gens, que pas un des chevaliers présents n’est assez hardi pour relever la tête ; les femmes fuient hors de l’église avec le menu peuple. Il ne reste que ceux qui ne peuvent sortir. Enfin ce fou furieux est retenu par ses amis, qui lui opposent une résistance mêlée de respect, et le supplient de se calmer. Laissant en bas tout le monde dans les pleurs, on l’entraîne dans son château sur la cime du roc.

« Cependant sa colère durant toujours, et ses amis ainsi que le peuple le suppliant de ne pas exterminer complètement les femmes sur ses domaines, il prend le parti de les chasser toutes. Le jour même, il fait publier un ban leur enjoignant de quitter le pays, et leur assignant ce village pour résidence. Malheur à celle qui s’approchera davantage du château !