Roger disait : « — Bien qu’Aymon soit disposé à faire de sa fille une impératrice, la chose ne sera pas terminée de sitôt avec Léon. J’ai bien encore un an devant moi. J’espère d’ici là avoir détrôné Léon et son père, et quand je leur aurai pris leur couronne, je ne serai plus un gendre indigne d’Aymon.
« Mais si, comme il l’a dit, il donne sans retard sa fille au fils de Constantin ; s’il n’a aucun égard pour la promesse qui m’a été faite par Renaud et par son cousin Roland, promesse faite en présence du saint vieillard, du marquis Olivier et du roi Sobrin, que ferai-je ? Souffrirai-je une si grave offense, ou mourrai-je plutôt que de la souffrir ?
« Hélas ! que ferai-je ? Est-ce contre le père de Bradamante que je me vengerai de cet outrage ? Je ne vois pas que je sois prêt à le faire, et je suis à me demander si je serai sage ou fou en le tentant. Mais supposons que je mette à mort l’inique vieillard et toute sa famille, non seulement cela ne m’avancera pas beaucoup, mais cela sera au contraire un nouvel obstacle à mon désir.
« Mon intention a toujours été et est toujours de me faire aimer par ma belle dame, et non de me rendre odieux à ses yeux. Mais si je tue Aymon, ou si je trame quelque chose contre son frère ou les siens, ne lui donnerai-je pas le droit de me traiter d’ennemi, et de ne plus vouloir être ma femme ? Que dois-je donc faire ? Dois-je souffrir ce mariage ? Ah ! non, par Dieu ! plutôt mourir !
« Mais je ne veux pas mourir ; il est bien plus juste que ce soit ce Léon qui meure, lui qui est venu troubler toute ma joie. Je veux qu’il meure, lui et son injuste père. La belle Hélène n’aura pas coûté autant à son amant troyen, ni Proserpine à Pirithoüs, que mon ressentiment ne coûtera au père et au fils.
« Est-il possible, ô ma vie, qu’il ne t’en coûte rien d’abandonner ton Roger pour ce Grec ? Ton père pourra-t-il te décider à l’accepter, même quand il aurait tous tes frères pour lui ? Mais je tremble que tu préfères contenter Aymon plutôt que moi, et qu’il te paraisse plus agréable d’avoir un César pour mari, qu’un simple chevalier.
« Quoi ! il serait possible qu’un nom royal, qu’un titre d’impératrice, que la grandeur et la pompe des cours en vinssent à corrompre assez l’âme élevée, la grande vaillance, la haute vertu de ma Bradamante, pour que j’aie à craindre qu’elle manque à sa promesse, à sa foi donnée ? Hésiterait-elle à rompre avec Aymon, plutôt que de démentir ce qu’elle m’a juré ? — »
Roger se parlait ainsi souvent à lui-même, et parfois il parlait assez haut pour que ses paroles fussent entendues par ceux qui passaient près de lui. De sorte que plus d’une fois elles furent rapportées à celle pour qui il souffrait si cruellement, et Bradamante ne souffrait pas moins de l’entendre ainsi se plaindre, que de ses propres tourments.
Mais ce qui l’afflige encore plus que la douleur de Roger, c’est d’apprendre les craintes qu’il a d’être abandonné par elle pour ce prince grec. Afin de le réconforter, et pour lui enlever cette erreur de l’esprit, elle lui fait transmettre ces paroles par une de ses fidèles suivantes :
« — Roger, telle j’ai toujours été, telle je veux être jusqu’à la mort et au delà, s’il est possible. Qu’Amour me soit favorable ou ennemi, que la Fortune m’élève ou m’abaisse sur sa roue, ma fidélité sera comme l’écueil battu de tous côtés par les vents et la mer ; jamais la bonace ou la tempête ne pourront l’ébranler ; elle restera éternellement debout.