« Le ciseau de plomb ou la lime pourront tailler le diamant en formes variées, avant que les coups de la Fortune, ou que la colère de l’Amour, aient dompté mon cœur constant, et l’on verra les fleuves troublés et bruyants remonter vers leur source au sommet des Alpes, avant que mes pensées, quoi qu’il arrive de bon ou de mauvais, aient changé de direction.

« C’est à vous, Roger, que j’ai donné le souverain empire sur mon âme, et cet empire est plus fort qu’on ne croit. Quant à moi, je sais bien que jamais foi plus sincère ne fut jurée à l’avènement d’un prince ; je sais bien que roi ni empereur au monde ne peut compter sur une plus grande fidélité ; vous n’avez pas besoin de faire creuser un fossé, ni de faire élever des tours, pour être sûr que personne ne viendra vous l’enlever.

« Sans que vous ayez à payer des gardiens pour la défendre, elle résistera à tous les assauts. Il n’y a pas de richesse capable de la faire capituler, et un cœur noble ne s’achète pas à vil prix. Je ne connais pas de couronne royale sur laquelle je voulusse seulement abaisser mes yeux, ni de beauté assez puissante sur mon âme, pour me plaire plus que la vôtre.

« Vous n’avez pas à craindre que mon cœur puisse recevoir une nouvelle image. La vôtre y est si profondément gravée, qu’elle ne peut en être effacée. Je n’ai pas un cœur de cire, et j’en ai donné la preuve. Amour peut le frapper cent fois pour une, avant d’en enlever une parcelle, alors que votre image y est peinte.

« L’ivoire, les pierreries et les pierres qui résistent le mieux à la taille peuvent être brisés, mais ne peuvent recevoir une autre forme que celle qu’ils ont primitivement reçue. Mon cœur est aussi résistant que le marbre, et le fer ne peut l’entamer. Amour le briserait plutôt que d’y graver d’autre image que la vôtre. —  »

Elle ajoutait à ces douces protestations d’autres paroles pleines d’amour, d’assurances de fidélité, et de nature à le réconforter et à le rendre mille fois à la vie s’il l’eût perdue mille fois. Mais au moment où ses espérances semblaient devoir toucher au port, elles furent ressaisies par une nouvelle tempête plus impétueuse et plus sombre, et rejetées au large, loin du rivage.

Bradamante, désireuse de faire encore plus qu’elle n’a dit, et rappelant dans son cœur sa fermeté habituelle, laisse de côté tout respect des convenances. Elle se présente un jour à Charles, et dit : «  — Si jamais j’ai accompli quelque action qui ait paru bonne et utile à Votre Majesté, je la prie de ne pas me refuser une grâce.

« Et avant que je lui exprime plus expressément ce que je désire d’elle, je veux qu’elle m’engage sa parole royale de m’accorder cette grâce ; elle verra ensuite combien ma demande est juste et loyale. —  » Charles lui répondit : «  — O jeune fille que j’aime, ta vertu doit te faire obtenir ce que tu demandes. Je jure de te satisfaire, quand bien même tu me demanderais la moitié de mon royaume. —  »

«  — La grâce que je réclame de Votre Altesse — dit la damoiselle — c’est de ne pas permettre qu’on me marie à quiconque n’aura pas montré qu’il est plus vaillant que moi sous les armes. Celui qui me voudra pour femme, devra d’abord se mesurer avec moi, l’épée ou la lance à la main. Le premier qui me vaincra, m’obtiendra ; quant à ceux qui seront vaincus, ils iront chercher compagne ailleurs. —  »

L’empereur, le visage joyeux, répond que la demande est bien digne d’elle. Il lui dit de se rassurer, qu’il sera fait comme elle le désire. Cette entrevue ayant eu lieu en public, le bruit ne tarde pas à s’en répandre, et parvient le jour même aux oreilles de Béatrix et du vieux Aymon.