«  — Seigneur — lui dit-elle — je ne me lèverai point que tu ne m’aies accordé de me venger du félon qui a tué mon fils, maintenant que nous le tenons prisonnier. Outre que mon fils était ton neveu, tu sais combien il t’aimait, et quelles actions d’éclat il avait accomplies pour toi. Ne serais-tu pas coupable de ne point tirer vengeance de son meurtrier ?

« Prenant notre deuil en pitié, Dieu a permis que ce cruel quittât les champs et vînt, comme un oiseau, se prendre au vol dans nos filets, afin que, sur la rive du Styx, mon fils ne reste pas plus longtemps sans vengeance. Donne-moi ce prisonnier, seigneur, et permets que j’apaise ma douleur par son supplice. —  »

Ainsi elle pleure, ainsi elle se lamente, ainsi elle supplie. Et, bien que Constantin ait voulu à plusieurs reprises la relever, elle ne veut point le faire avant qu’il ne lui ait accordé ce qu’elle demande. Ce que voyant, l’empereur ordonne qu’on aille chercher le prisonnier, et qu’on le remette aux mains de Théodora.

Pour ne pas la faire attendre, on va, le jour même, chercher le guerrier de la licorne, et on le remet sans plus de retard aux mains de la cruelle Théodora. Celle-ci estime que le faire écorcher vif, et le faire mourir publiquement au milieu des opprobres et des outrages, est une peine trop douce ; elle cherche un supplice plus nouveau et plus atroce.

En attendant, la cruelle femme le fait jeter, les mains, les pieds et le cou pris dans une lourde chaîne, au fond d’une tour obscure, où n’entrait jamais le moindre rayon de soleil. Elle lui fit donner pour toute nourriture un peu de pain moisi ; elle le laissa même pendant deux jours privé de tout aliment. Elle le donna à garder à des gens qui étaient encore plus disposés qu’elle à le maltraiter.

Ah ! si la belle et vaillante fille d’Aymon, si la magnanime Marphise avaient su que Roger était en prison, torturé de cette façon, l’une et l’autre auraient risqué leur vie pour le sauver. Pour voler à son secours, Bradamante aurait fait taire tout respect pour Béatrix et Aymon.

Cependant Charles, se rappelant la promesse qu’il a faite à Bradamante de ne pas lui laisser imposer un mari sans que celui-ci ait prouvé qu’il est supérieur en vaillance et en vigueur, fait annoncer sa volonté à son de trompe, non seulement à sa cour, mais sur toutes les terres soumises à son empire. De là, la renommée répand la nouvelle par le monde entier.

Le ban impérial contient l’avis suivant : quiconque prétendra devenir l’époux de la fille d’Aymon devra lutter contre elle, l’épée à la main, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil. Ce délai passé, si l’adversaire de Bradamante n’a pas été vaincu, la dame se déclarera, sans plus de contestation, vaincue par lui, et ne pourra refuser de le prendre pour mari.

La dame accorde le choix des armes sans s’inquiéter de savoir quels seront ceux qui le réclameront. Elle pouvait en effet le faire sans danger, car elle maniait admirablement toutes les armes, soit à cheval, soit à pied. Aymon, qui ne peut ni ne veut s’opposer à la volonté royale, est enfin forcé de céder ; après avoir longtemps hésité, il retourne à la cour avec sa fille.

Bien que Béatrix éprouve encore un vif ressentiment contre sa fille, elle lui fait cependant, par orgueil, revêtir de riches et beaux vêtements, aux broderies et aux couleurs variées. Bradamante revient donc à la cour avec son père, mais, n’y retrouvant pas celui qu’elle aime, la cour est loin de lui paraître aussi belle qu’avant.