De même que celui qui, après avoir vu, en avril et en mai, un beau jardin tout resplendissant de feuillage et de fleurs, le revoit à l’époque où le soleil incline ses rayons vers le pôle austral et raccourcit les jours, et le trouve désert, horrible et sauvage, ainsi, au retour de Bradamante, la cour, où Roger n’est plus, lui paraît tout autre que lorsqu’elle l’a quittée.
Elle n’ose demander des nouvelles de Roger, de peur d’augmenter les soupçons. Mais, sans interroger personne, elle prête l’oreille à tout ce qu’elle entend dire à ce sujet. Elle apprend qu’il est parti, mais elle ne peut parvenir à savoir quelle voie il a prise, car en partant il n’a pas dit un mot à d’autres qu’à l’écuyer qu’il a emmené avec lui.
Oh ! comme elle soupire ; oh ! comme elle tremble en apprenant qu’il s’est enfui ; comme elle a peur qu’il ne s’en soit allé afin de l’oublier ! Voyant qu’il avait Aymon contre lui, et ayant perdu tout espoir de l’avoir pour femme, ne s’est-il pas éloigné dans l’espérance de se guérir de son amour ?
Peut-être aussi a-t-il formé le projet de chercher une autre dame, dont l’empire chasse plus vite de son cœur son premier amour. Ne dit-on pas que c’est ainsi qu’un clou chasse l’autre ? Mais en y songeant davantage Bradamante revoit Roger tel qu’il est, c’est-à-dire plein de la foi qu’il lui a jurée.
Elle se reproche d’avoir un seul instant prêté l’oreille à cette supposition injuste et absurde. Ainsi Roger est tour à tour accusé et défendu par ses propres pensées. Elle écoute l’une et l’autre, et se livre tantôt à celle-ci, tantôt à celle-là, sans pouvoir se résoudre à en adopter une. Cependant elle penche vers celle qui est la plus douce à son cœur, et elle s’efforce de repousser l’autre.
Parfois aussi, se rappelant ce que Roger lui a dit tant de fois, elle s’accuse et se repent, comme si elle avait commis une faute grave, de sa jalousie et de ses soupçons. Comme si Roger était présent, elle se reconnaît coupable et frappe sa poitrine. « — J’ai commis une faute — disait-elle — et je le reconnais. Mais celui qui en est la cause a causé bien plus de mal encore.
« C’est Amour qui en est cause ; c’est lui qui m’a imprimé au cœur ta belle et ravissante image. C’est lui qui t’a donné la vaillance, l’esprit et la vertu dont chacun parle. Aussi me paraît-il impossible qu’en te voyant toute dame ou damoiselle ne se sente pas éprise de toi, et ne mette tout en œuvre pour t’enlever à mon amour et te soumettre au leur.
« Hélas ! qu’Amour n’a-t-il imprimé tes pensées dans les miennes, comme il y a imprimé ton visage ! Je suis bien sûre que je les trouverais telles que je les crois sans les voir, et que je serais si éloignée d’en être jalouse, que je ne me ferais pas, comme en ce moment, une pareille injure, une peine qui non seulement me brise et m’abat, mais qui finira par me tuer.
« Je ressemble à l’avare dont les pensées sont tellement tournées vers le trésor qu’il a enfoui, qu’il ne peut vivre en paix, et tremble toujours qu’on le lui ait dérobé. Maintenant que je ne te vois plus, que je ne te sens plus auprès de moi, ô Roger, la crainte a sur moi plus de pouvoir que l’espérance. J’ai beau traiter cette crainte de menteuse et la croire vaine, je ne puis m’empêcher de m’y abandonner.
« Mais ton visage joyeux, maintenant caché à mes regards en je ne sais quel lieu du monde, ô mon Roger, n’aura pas plus tôt frappé mes yeux de sa vive lumière, que mes fausses terreurs disparaîtront, ne laissant plus de place qu’à l’espérance. Ah ! reviens à moi, Roger, reviens et rends-moi l’espérance que la crainte a quasi tuée en mon cœur !