Léon, saisi de grande pitié, embrassa Roger et lui dit : «  — Chevalier, ta haute vaillance m’a lié indissolublement à toi d’une volontaire et éternelle amitié. Tes intérêts me sont plus chers que les miens, et pour te sauver j’expose ma propre vie. L’amitié que je porte à mon père et à toute ma famille passe après ton affection.

« Tu me comprendras mieux quand tu sauras que je suis Léon, fils de Constantin, et que je viens te sauver, comme tu vois, en personne, bravant le danger d’être chassé à jamais par mon père, s’il vient à savoir ce que je fais pour toi. Tu as mis ses gens en déroute et tu lui en as tué la plus grande partie devant Belgrade ; c’est pourquoi il te hait. —  »

Il poursuit en lui disant tout ce qu’il pense de nature à le rappeler à l’amour de la vie. Pendant ce temps, il le débarrasse de ses chaînes. Roger lui dit : «  — Je vous ai une reconnaissance infinie ; cette vie que vous me donnez, j’entends qu’elle vous soit rendue à quelque heure que vous la demandiez, et toutes les fois que vous aurez besoin que je l’expose pour vous. —  »

Roger une fois hors de ce cachot obscur, on descendit à sa place le cadavre du geôlier, sans que Roger ni ses compagnons fussent reconnus par personne. Léon conduisit Roger dans ses appartements, où il lui conseilla de rester caché quatre ou cinq jours. Pendant ce temps, il essaierait de ravoir les armes et le vaillant destrier qu’Ungiard lui avait enlevés.

Le jour venu, on trouva la prison ouverte, le geôlier étranglé, et l’on constata la fuite de Roger. Chacun parlait de cet événement ; tous donnaient leur avis, mais pas un ne devina juste. On aurait pensé à tout le monde, hormis à Léon, qui avait, aux yeux du plus grand nombre, des motifs pour détruire Roger, et non pour lui venir en aide.

De tant de courtoisie Roger reste si confus, si rempli d’étonnement, et tellement revenu de la pensée qui l’avait poussé là à une si grande distance, que, comparant sa nouvelle pensée à la première, il trouve qu’elles ne se ressemblent aucunement l’une à l’autre. La première n’était rien que haine, colère, venin ; la seconde est pleine de pitié et d’affection.

Il y pense souvent la nuit, il y pense souvent le jour ; il n’a d’autre souci, d’autre désir que de se libérer de l’immense obligation qu’il a contractée, par une courtoisie égale sinon plus grande. Il lui semble que, quand même il consacrerait à servir Léon sa vie tout entière, longue ou courte, quand même il s’exposerait à mille morts certaines, il ne pourrait encore assez faire pour s’acquitter.

Cependant la nouvelle du ban qu’avait fait publier le roi de France, et par lequel il ordonnait que quiconque prétendrait à Bradamante, aurait à lutter contre elle l’épée et la lance à la main, était parvenue en Grèce. Cette nouvelle fut si désagréable à Léon, qu’on le vit pâlir en l’apprenant. Il connaissait en effet sa force, et il savait bien qu’il ne pourrait pas lutter les armes à la main contre Bradamante.

Après avoir réfléchi, il pensa qu’il pourrait suppléer par une ruse à la vigueur qui lui faisait défaut. L’idée lui vint de faire combattre, couvert de ses armes, le guerrier dont il ne savait pas encore le nom, mais qui lui paraissait pouvoir lutter avantageusement contre n’importe quel chevalier de France. Il est persuadé que s’il lui confie cette entreprise, Bradamante sera vaincue par lui et faite prisonnière.

Mais, pour cela, il lui faut deux choses : d’abord faire consentir le chevalier à cette entreprise, puis le faire entrer dans la lice à sa place, sans que personne puisse soupçonner la ruse. Il fait appeler Roger, lui expose le cas, et le prie avec instances de consentir à combattre sous le nom d’autrui et sous une devise menteuse.