L’éloquence du Grec avait grand pouvoir sur Roger, mais l’obligation que ce dernier avait à Léon avait plus de puissance encore, car il ne devait jamais s’en délivrer. Aussi, quoique l’entreprise lui parût dure et presque impossible, il lui répondit, le visage joyeux mais le cœur brisé, qu’il était prêt à tout faire pour lui.

A peine a-t-il fait cette promesse, qu’il se sent le cœur frappé d’une atroce douleur. Elle le ronge jour et nuit ; elle le tourmente et l’afflige, et la mort est sans cesse devant ses yeux. Cependant, il ne se repent pas de l’avoir faite, car, avant de désobéir à Léon, il mourrait mille fois pour une.

Il est bien assuré de mourir, car, s’il lui faut renoncer à sa dame, il doit renoncer aussi à la vie. D’un autre côté, la douleur et l’angoisse lui viendront en aide pour mourir, et si la douleur et l’angoisse ne sont pas suffisantes, il s’ouvrira la poitrine de ses propres mains et s’en arrachera le cœur. Tout lui semble facile, excepté de voir sa dame n’être pas à lui.

Il est résolu à mourir, mais il ne sait pas encore quel genre de mort il choisira. Il songe parfois à dissimuler sa force, et à présenter sa poitrine nue aux coups de la damoiselle ; pourrait-il trouver mort plus heureuse, que celle qu’il recevrait de cette main ? Mais il comprend que s’il ne fait pas tout ce qu’il pourra pour qu’elle devienne la femme de Léon, il n’aura point payé sa dette de reconnaissance.

Car il a promis d’entrer en champ clos, et de s’y battre contre Bradamante, mais non pas d’une manière feinte et seulement pour la forme, ce qui ferait paraître Léon inférieur à son adversaire. Il tiendra donc ce qu’il a promis ; et bien que toutes sortes de pensées viennent l’assaillir, il les repousse toutes, et ne veut s’arrêter qu’à une seule, celle qui l’invite à ne point manquer à la foi jurée.

Léon, avec l’autorisation de son père, avait déjà fait préparer ses armes, ses chevaux, et était parti, emmenant avec lui une suite selon son rang. Il avait à côté de lui Roger auquel il avait fait rendre ses armes et Frontin. De journée en journée, ils marchèrent si bien, qu’ils arrivèrent en France, sous les murs de Paris.

Léon ne voulut pas entrer dans la ville. Il fit dresser ses tentes dans la campagne, et, le jour même, il fit prévenir par ambassade le roi de France de son arrivée. Le roi en témoigna sa satisfaction en lui faisant force présents, et en allant à plusieurs reprises lui rendre visite. Léon lui exposa le motif de sa venue, et le pria de hâter le combat.

Il le pria de faire descendre au plus tôt dans la lice la damoiselle qui ne voulait pas avoir un mari moins vigoureux qu’elle, car il était venu dans l’intention de la conquérir pour femme, ou de recevoir la mort de sa main. Charles y consentit, et décida que le combat aurait lieu le jour suivant, hors des portes de la ville, dans une enceinte que l’on prépara en toute hâte pendant la nuit, sous les remparts.

La nuit qui précéda le jour du combat fut pour Roger semblable à celle que passe un homme condamné à mourir le lendemain matin. Il avait choisi de combattre armé de toutes pièces, afin de ne pas être reconnu. Il ne voulut prendre ni lance, ni destrier, et se contenta de son épée pour toute arme offensive.

Il ne choisit pas la lance, non qu’il craignît la lance d’or qui avait appartenu d’abord à l’Argail, puis à Astolphe et que possédait actuellement Bradamante. C’était cette lance qui faisait vider les arçons à tous ceux qui en étaient touchés. Personne ne connaissait du reste ce pouvoir surnaturel ; on ignorait même qu’elle fût l’œuvre de la nécromancie ; seul le roi qui l’avait fait faire et qui l’avait donnée à son fils, l’avait su autrefois.