«Nous étions descendus en ces champs pour chasser, et avions attaché notre barque au rivage avec une hart d'osier vert; puis nous nous étions mis en quête avec nos chiens, et cependant les chèvres de celui-ci sont venues, ont mangé l'osier dont notre bateau étoit attaché, et par ainsi l'ont détaché. Vous mêmes l'avez pu voir emporté en pleine mer. Et ce qu'il y a dedans perdu pour nous, combien pensez-vous qu'il vaille? Combien d'habits et d'équipages! Combien de beaux harnois pour nos chiens! et de l'argent plus qu'il n'en faudroit pour acheter tous ces champs! En récompense de quoi, nous voulons emmener ce méchant chant chevrier-ci, lequel entend si mal le métier dont il se mêle, que de hanter avec ses chèvres au long des plages de la mer, comme s'il étoit marinier.»

Voilà ce que dirent les Méthymniens. Daphnis étoit tout moulu des coups qu'il avoit reçus; mais, voyant Chloé présente, il ne s'étonna de rien, et leur répondit franchement: «Je garde bien mes chèvres, et n'y a personne en tout le village qui se soit jamais plaint que pas une d'elles ait rien brouté en son jardin, ni rompu ou gâté un bourgeon dans sa vigne. Mais ceux-ci eux-mêmes sont mauvais chasseurs, et ont des chiens mal appris, qui ne font que courir çà et là, et aboyer tant et si fort, qu'ils ont effarouché mes chèvres et les ont chassées de la plaine et de la montagne vers la mer, comme eussent pu faire des loups. Or à présent elles ont mangé quelque osier: pouvoient-elles [emmi] ces sables brouter le thym ou le serpolet? Leur bateau est péri en mer: qu'ils s'en prennent à la tourmente, mes chèvres n'en sont pas cause. [Voire] mais, il y avoit dedans tant de biens, des habits, de l'argent: Et qui seroit si sot de croire qu'un bateau portant tout cela n'eût pour l'attacher qu'une hart d'osier?»

En disant ces paroles il se prit à pleurer, et fit grande pitié à tous les assistants; tellement que Philétas, qui devoit donner sa sentence, jura le dieu Pan et les Nymphes que Daphnis n'avoit point de tort, ni ses chèvres non plus, et que la faute, si faute y avoit, étoit aux vents et à la mer, desquels il n'étoit pas juge pour la leur faire réparer. Ce néanmoins le bon Philétas ne sut si bien dire que les Méthymniens s'en contentassent; mais derechef en grande fureur prirent Daphnis, et le vouloient lier pour l'emmener, n'eût été que les paysans, de ce mutinés, se ruèrent en criant sur eux, comme une volée d'étourneaux, et leur ôtèrent des mains Daphnis, qui se défendoit bien aussi et à son tour les chargeoit. Si qu'à grands coups de pierres et de bâtons, ils chassèrent les Méthymniens, et ne cessèrent de les poursuivre qu'ils ne les eussent menés battant hors de leur territoire. Daphnis et Chloé restés seuls, elle eut tout loisir de le conduire en la caverne des Nymphes, où elle lui lava le visage tout souillé du sang qui lui étoit coulé du nez; puis, tirant de sa panetière un peu de fromage et du [tourteau], elle lui en fit manger, et, qui plus le [conforta], lui donna de sa tendre bouche un baiser plus doux que miel.

Ainsi échappa Daphnis de ce danger; mais la chose n'en demeura pas là. Car ces jeunes gens de Méthymne, retournés chez eux à pied, au lieu qu'ils étoient venus en un beau bateau; blessés et mal menés, au lieu qu'ils étoient partis gais et bien délibérés, firent assembler le conseil de la ville, auquel ils requirent, en habits et contenance de suppliants, être vengés de l'outrage qu'ils avoient souffert, ne disant de vrai pas un mot, de peur que, s'ils eussent conté le fait comme il étoit allé, on ne se fût moqué d'eux de s'être ainsi laissé battre par des paysans, mais accusant hautement les Mityléniens de les avoir pillés, et pris leur bateau sans autre forme de procès, comme en guerre ouverte.

Ceux de Méthymne ajoutèrent aisément foi à leur dire, [pour autant] mêmement qu'ils les voyoient blessés; et quant et quant, estimant chose juste et raisonnable de venger un tel outrage fait aux enfants des plus nobles maisons de leur ville, [décernèrent] sur-le-champ la guerre contre les Mityléniens, sans leur envoyer ni héraut ni déclaration, et commandèrent à leur capitaine qu'il mît promptement en mer dix galères pour aller faire du pis qu'il pourroit en toute leur côte. Ils pensèrent que ce ne seroit pas sûrement ni sagement fait de hasarder plus grosse flotte à l'approche de l'hiver.

Le capitaine dès le lendemain eut dressé son équipage, et, usant pour moins d'embarras de ses soldats mêmes au lieu de rameurs, alla fourrager toutes les terres des Mityléniens qui étoient voisines de la mer, là où il prit force bétail, force grain, vin en quantité, pour ce qu'il n'y avoit guère que vendanges étoient faites, et grand nombre de prisonniers, gens qui travaillent à ces champs; et aussi s'en vint débarquer où gardoient leurs bêtes Daphnis et Chloé, courut le pays, ravit et pilla tout ce qu'il y trouva. Daphnis pour lors n'étoit pas avec son troupeau; il étoit dans le bois à cueillir de la ramée verte pour donner l'hiver aux chevreaux, et, voyant du haut des arbres les ennemis dans la plaine, se cacha au creux d'un vieux chêne. Chloé, qui étoit demeurée avec les troupeaux, se cuida sauver de vitesse, et se jeta comme en un asile dans l'antre des Nymphes, poursuivie jusqu'au lieu même, et là, prioit au nom des Nymphes ces soldats de ne vouloir faire déplaisir ni à elle ni à ses bêtes; mais en vain. Car les gens de Méthymne, après avoir fait plusieurs vilenies et moqueries aux images des Nymphes, l'emmenèrent elle et ses bêtes, en la chassant devant eux à coups de houssine comme une chèvre ou une brebis, et, voyant qu'ils avoient déjà plein leurs vaisseaux de toute sorte de butin, ne voulurent plus tirer outre, mais reprirent la route de leurs maisons, craignant l'hiver et les ennemis.

Ainsi s'en alloient les Méthymniens à force de rames, faisant peu de chemin, car le temps fut si calme, qu'il ne tiroit ni vent ni haleine quelconque; et Daphnis, sorti de son creux après que tout ce bruit fut passé, s'en vint dans la plaine où leurs bêtes avoient coutume de pâturer, et n'y voyant plus ni ses chèvres, ni les brebis, ni Chloé, mais seulement les champs tout seuls, et la flûte de laquelle Chloé se souloit ébattre jetée là, se prit à crier et pleurer, et en soupirant amèrement s'en couroit tantôt sous le [fouteau] à l'ombre duquel ils avoient accoutumé de se [seoir], tantôt au rivage de la mer, pour voir s'il la trouveroit point, et tantôt dans l'antre des Nymphes où il l'avoit vue fuir, et là, se jetant par terre devant leurs images, se [complaignit] à elles, disant qu'elles lui avoient bien failli au besoin «Chloé, disoit-il, vient d'être arrachée de vos autels, et vous avez bien eu le cœur de le voir et l'endurer! elle qui vous a fait tant de beaux chapelets de fleurs! elle qui vous offroit toujours du premier lait! elle qui vous a donné ce flageolet même que je vois ici pendu! Jamais loup ne me ravit une seule de mes chèvres, et les ennemis m'ont maintenant ravi le troupeau entier et ma compagne bergère aussi. Mes chèvres, ils les tueront et écorcheront incontinent; les brebis, ils en feront des sacrifices aux Dieux; et Chloé demeurera en quelque ville loin de moi. Comment oserai-je à cette heure m'en aller devers mon père et ma mère, sans mes chèvres, sans Chloé, pour être désormais misérable manœuvre; car il n'y a plus chez nous de bêtes que je pusse garder. Mais non, je ne bougerai d'ici, attendant la mort ou d'autres ennemis qui m'emmènent aussi. Hélas! Chloé, es-tu en même peine que moi? te souvient-il de ces champs? as-tu point de regret aux Nymphes et à moi? ou si te reconfortent nos brebis et nos chèvres prisonnières avec toi?»

Comme il achevoit ces paroles, le cœur gros de chagrin, de pleurs, le voilà pris d'un profond somme, et lui apparoissent les trois Nymphes, en guise de belles et grandes femmes, demi-nues, les pieds sans chaussure, les cheveux épars, en tout semblables aux images. Si lui fut avis, dès l'abord, qu'elles avoient pitié de lui; puis d'elles trois la plus âgée lui dit en le réconfortant: «Ne te plains point de nous, Daphnis, nous avons plus de souci de Chloé que tu n'as toi-même. Nous en prîmes pitié dès-lors qu'elle venoit de naître, et, abandonnée en cet antre, l'avons fait élever et nourrir. Car, afin que tu le saches, rien n'a de commun Chloé avec Dryas et ses brebis, ni toi non plus avec Lamon. Et quant à ce qui est d'elle, nous y avons déjà pourvu. Elle n'ira point prisonnière avec ces soldats à Méthymne, ni ne sera partie de leur butin. Pan, qui est là sous ce pin, et que vous n'honorez jamais seulement de quelques fleurettes, c'est lui que nous avons prié de vouloir secourir Chloé, parce qu'il fréquente volontiers entre gens de guerre, et lui-même a conduit des guerres, quittant le repos des champs. Il marche dès cette heure, dangereux ennemi, contre ceux de Méthymne. [Pourtant] ne t'afflige point, mais te lève et t'en va consoler Lamon et Myrtale, qui sont jetés à terre comme toi, croyant que tu aies été pris et emmené sur les vaisseaux. Demain reviendra ta Chloé, avec vos brebis et vos chèvres, et si les garderez encore et jouerez de la flûte ensemble. Au demeurant Amour aura soin de vous.»

Daphnis, ayant ouï et vu telles choses, s'éveilla soudain en sursaut, et, pleurant autant de joie que de tristesse, adora les Nymphes, prosterné devant leurs images, et leur promit, si Chloé retournoit [à sauveté], de leur sacrifier la plus grasse de ses chèvres; et courant au pin sous lequel étoit le dieu Pan représenté avec les pieds d'un bouc, deux cornes en la tête, qui d'une main tenoit sa flûte, et de l'autre arrêtoit un bouquin, l'adora aussi, et le pria qu'il lui plût faire promptement revenir Chloé, lui promettant semblablement de lui sacrifier un bouc; et jusques au soir environ le soleil couchant, à peine cessa-t-il ses larmes et ses vœux pour le retour de Chloé. Enfin, ramassant sa feuillée, s'en retourna au logis, où il ôta de grand émoi Lamon et Myrtale, et les remplit de [liesse]; puis mangea [un petit] et s'en alla dormir; mais ce ne fut pas sans pleurer, ni faire prière aux Nymphes qu'elles lui apparussent encore, et que le jour revînt bientôt, et avec le jour, selon leur promesse, Chloé. Jamais nuit ne lui fut si longue. Or voici comme il en alla.

Le capitaine de Méthymne, ayant navigué à la rame environ cinq quarts de lieue, voulut un petit rafraîchir ses gens las d'avoir couru le pays, et, trouvant un promontoire assez avancé en mer, dont l'extrémité présentoit deux pointes en manière de croissant, abri aussi sûr qu'aucun port, il y jeta l'ancre sous une roche haute et droite, sans autrement aborder, afin que de la côte à toute aventure on ne lui pût faire nul déplaisir, et ainsi permit à ses gens de se traiter et réjouir en pleine assurance. Eux, ayant à bord foison de tous vivres qu'ils avoient pillés, se mirent à manger, boire et faire fête comme on fait pour une victoire. Mais dès que le jour fut failli, et que la nuit eut mis fin à leur bonne chère, il leur fut avis soudainement que la terre étoit toute en feu, et vers la haute mer entendirent un bruissement dans le lointain, comme des rames d'une grosse flotte qui fût venue contre eux. L'un crioit aux armes, l'autre appeloit ses compagnons; l'un pensoit être jà blessé, l'autre croyoit voir un homme mort gisant devant lui. Bref, y avoit tout tel tumulte comme en un combat de nuit; et si n'y avoit point d'ennemis.