Étant ainsi chacun contraint de garder la maison, pour la rudesse du temps, les autres, tant laboureurs que pasteurs, en étoient aises, parce qu'ils avoient un peu de relâche en leurs travaux, faisoient bons repas et long somme, tellement que l'hyver leur sembloit plus doux que non pas l'été, ni l'automne, ni le printemps avec. Mais Daphnis et Chloé, se souvenant des plaisirs passés, comme ils s'entrebaisoient, comme ils s'entr'embrassoient, et de leurs joyeux passetemps emmi ces champs et ces prairies, [toute nuit] soupiroient en grande peine sans pouvoir dormir, attendant la saison nouvelle ne plus ne moins qu'une seconde vie après la mort. Chaque fois qu'ils trouvoient sous leur main la panetière dont ils [souloient] tirer leur manger, cela leur mettoit deuil au cœur; apercevant la sébile où ils étoient coutumiers de boire l'un après l'autre, ou bien la flûte, qui étoit un don d'amourette, jetée à terre quelque part sans que l'on en tînt compte, cela renouveloit leur regret. Si prioient aux Nymphes et à Pan qu'ils les délivrassent de ces maux, et leur remontrassent enfin, à eux et à leurs bêtes, le soleil beau et clair; et quant et quant, faisant ces prières aux Dieux, cherchoient quelque invention par laquelle ils se pussent entrevoir. Chloé de soi n'y eût su que faire, et aussi, n'avoit guère moyen; car celle qu'on estimoit sa mère étoit tout le jour après elle, lui montrant à carder la laine et à tourner le fuseau, et lui parlant de la marier; mais Daphnis, comme celui qui avoit plus de loisir et plus de sens aussi que la fillette, trouva pour la voir une telle finesse:

Devant le logis de Dryas, tout contre le mur de la cour, étoient deux grands myrtes et un lierre, les myrtes bien près l'un de l'autre et quasi joints par le pied, tellement que le lierre les embrassant tous deux, et s'étendant en guise de vigne sur l'un et sur l'autre, y faisoit une manière de loge fort couverte, tant les feuilles étoient épaisses et tissues, s'il faut ainsi dire, les unes avec les autres; par dedans pendoient force grappes noires, comme raisins à la treille; à l'occasion de quoi y avoit toujours, mêmement l'hyver, grande multitude d'oiseaux qui lors ne trouvoient rien ailleurs, force merles, force grives, force ramiers, force bisets, et de tous autres oiseaux aimant à manger grains de lierre. Daphnis sortit de la maison sous couleur d'aller tendre à ces oiseaux, ayant plein son bissac de [fouaces] et de gâteaux au miel, et portant aussi, afin qu'on le crût mieux, de la glu et des collets. La distance de l'une des maisons à l'autre étoit d'environ demi-lieue, et la neige, non encore durcie par le froid, lui eût fait avoir bien de la peine, n'eût été qu'Amour passe par-tout et franchit le feu, l'eau, la neige, voire même celle de la Scythie. Daphnis fit le chemin tout d'une course, et, arrivé devant la demeure de Dryas, secoua la neige qu'il avoit aux pieds, tendit ses collets, englua de longues verges, puis se mit en aguet là auprès, épiant quand viendroient les oiseaux, et à l'aventure Chloé.

Or, quant aux oiseaux, il en vint grande compagnie, et en prit tant qu'il avoit assez affaire à les amasser, à les tuer et à les plumer; mais de la maison ne sortoit personne, homme ni femme, ni coq, ni poule; ains se tenoient tous au-dedans clos et cois au long du feu, dont le pauvre Daphnis étoit en grand émoi d'être venu si mal à point et à heure si malheureuse. Si osa bien penser de trouver un prétexte pour tout droit entrer [léans], discourant en lui-même quelle couleur seroit la plus croyable. «Je viens quérir du feu.—Comment? n'avez-vous point de plus proches voisins?—Je demande du pain.—Ton bissac est plein de vivres.—Du vin.—Il n'y a que trois jours que vous avez fait vendanges.—Le loup m'a poursuivi.—Et où en est la trace?—Je suis venu chasser aux oiseaux.—Que ne t'en vas-tu donc après que tu en as assez pris?—Je veux voir Chloé.» Telle chose ne se pouvoit bonnement confesser à un père et à une mère. Ainsi n'y avoit-il pas une de toutes ces occasions-là qui ne portât quelque soupçon. «Mieux vaut, disoit-il, que je m'en aille. Je la reverrai au printemps: non cet hyver, puisque les Dieux, comme je crois, ne veulent pas.» Ayant fait en lui-même ces devis, et serrant jà ce qu'il avoit pris de grives et autres oiseaux, il s'en alloit partir; mais, comme si expressément Amour eût eu pitié de lui, voici qu'il avint:

Dryas et sa famille à table, le pain et la viande toute prête, chacun [entendoit] à boire et à manger, et cependant un des chiens de la bergerie, voyant qu'on ne se donnoit point de garde de lui, happe un lopin de chair et s'enfuit hors de la maison; de quoi Dryas courroucé, pour autant mêmement que c'étoit sa part, prend un bâton et court après. En le poursuivant il vint à passer au long de ce lierre où Daphnis avoit tendu ses gluaux, et le vit comme il chargeoit déjà sa prise sur ses épaules, prêt à s'en retourner; et sitôt qu'il l'aperçut, oubliant et chair et chien: «Dieu te gard, mon fils!» s'écria-t-il; puis le vient accoler et baiser, le prend par la main et le mène en sa maison.

Quand ils se virent l'un l'autre, à peine qu'ils ne tombèrent tous deux, de grande aise qu'ils eurent. Ils se forcèrent toutefois de se tenir sur leurs pieds, s'entr'appelèrent, se donnèrent le bon jour, et se baisèrent, ce qui leur fut comme un étai et appui qui leur vint à point pour les engarder de tomber.

Ayant ainsi Daphnis contre son espérance vu, et davantage ayant baisé sa Chloé, s'assit auprès du feu et déchargea sur la table ses grives et ses ramiers, contant à la compagnie comment, ennuyé de tant demeurer à la maison, il s'en étoit venu chasser aux oiseaux, et comment il en avoit pris aucuns avec des collets, d'autres avec des gluaux, ainsi qu'ils venoient aux grains de lierre et de myrte. Ceux de la maison le louèrent grandement de son bon esprit, et le prièrent de manger à bonne chère de ce que le mâtin leur avoit laissé, commandant à Chloé qu'elle leur versât à boire, ce qu'elle fit bien volontiers, à tous les autres premièrement, et puis à Daphnis le dernier; car elle faisoit semblant d'être fâchée contre lui de ce qu'étant venu si près, il s'en étoit voulu aller sans la voir ni parler à elle; et néanmoins, avant que lui présenter à boire, elle but un trait en la tasse, puis lui [bailla] le demeurant, et lui, encore qu'il eût grand'soif, but lentement et à longue haleine, pour en avoir tant plus de plaisir.

Si fut tantôt la table vide de pain et chair, et lors, assis, ils lui demandèrent nouvelles de Myrtale et Lamon, disant qu'ils étaient bien heureux d'avoir un tel bâton de leur vieillesse; desquelles louanges Daphnis n'étoit pas marri, mêmement qu'on les lui donnoit en présence de sa Chloé. Mais quand ils lui dirent qu'ils le retenoient ce jour et celui d'après, à cause qu'ils devoient le lendemain faire un sacrifice à Bacchus, peu s'en fallut qu'il ne les adorât au lieu de Bacchus. Si tira de son bissac force gâteaux, et des oiseaux qu'ils habillèrent pour le souper. Ainsi fut derechef le feu allumé, le vin tiré, la table dressée, et sitôt qu'il fut nuit close se mirent à manger, après quoi ils passèrent le temps, partie à faire des plaisants contes, et partie à chanter, jusqu'à ce que sommeil leur vint; et lors ils s'en allèrent coucher, Chloé avec sa mère, Daphnis avec Dryas. Chloé n'eut autre bien la nuit que de penser à son Daphnis, qu'elle verroit le lendemain tout le jour, et lui se repaissoit d'une vaine volupté, tenant à grand [heur] de coucher seulement avec le père de sa Chloé; de sorte que plus d'une fois il l'embrassa et baisa, croyant en rêve embrasser et baiser Chloé.

Le matin il fit un froid extrême, et tira un vent de bise si âpre qu'il brûloit et perçoit tout. Quand ils furent levés, Dryas sacrifia à Bacchus un chevreau d'un an, alluma un grand feu et apprêta le dîner. Adonc, cependant que Napé entendoit à cuire le pain, et Dryas à faire bouillir le chevreau, Chloé et Daphnis, étant de loisir, sortirent tous deux de la maison et s'en allèrent sous le lierre, où ils dressèrent des collets, tendirent des gluaux et prirent encore grand nombre d'oiseaux, en s'entre-baisant parmi continuellement, et tenant tels propos amoureux: «Je suis venu pour toi, Chloé.—Je sais bien, Daphnis.—A cause de toi, belle, je tue ces pauvres oiseaux. Qu'est-il de nos amours? m'as-tu point oublié?—Non, par les Nymphes que je t'ai jurées dans cette grotte où nous nous reverrons dès que la neige sera fondue. —Ah! Chloé, qu'elle est haute cette neige! ne fondrai-je point moi-même avant elle? —Ne te soucie, Daphnis; le soleil sera chaud, mais que vienne [prime-vère].—Ah! le fût-il déjà comme le feu qui brûle mon cœur!—Badin, tu te moques de moi, et tu me tromperas quelque jour.—Non ferai, par mes chèvres que tu m'as fait jurer.»

Ainsi que Chloé répondoit en cette sorte à son Daphnis, ne plus ne moins que l'écho, Napé les appela: ils s'y en coururent, portant avec eux leur prise, bien plus grande que celle de la veille, et, après avoir fait des libations à Bacchus, se mirent à manger, ayant sur leurs têtes des couronnes de lierre; et à la fin, ayant bien repu et chanté l'hymne à Bacchus, renvoyèrent Daphnis en lui garnissant très bien son bissac de pain et de chair, et si lui rendirent ses grives et ramiers, disant que quant à eux ils en prendroient bien toujours quand ils voudroient, tant que dureroit l'hiver, et que les grappes ne faudroient au lierre. Ainsi se partit Daphnis, en les baisant tous premier que Chloé, afin que son baiser lui restât pur et net. Depuis il y revint plusieurs fois par autres subtilités, de sorte que l'hiver ne se passa point tout pour eux sans quelque plaisir amoureux.

Et sur le commencement du printemps, que la neige se fondoit, la terre se découvrait et l'herbe dessous poignoit, les bergers alors sortirent et menèrent leurs bêtes aux champs, mais devant tous Daphnis et Chloé, comme ceux qui servoient eux-mêmes à un bien plus grand pasteur; et d'abord s'en coururent droit aux Nymphes dans la caverne, ensuite à Pan sous le pin, puis sous le chêne, où ils s'assirent en regardant paître leurs troupeaux et s'entre-baisant quant et quant; puis allèrent chercher des fleurs pour en faire des couronnes aux Dieux. Mais les fleurs à peine commençoient d'éclore, par la douceur du petit béat de zéphyre qui les ranimoit, et la chaleur du soleil qui les entr'ouvroit. Toutefois encore trouvèrent-ils de la violette, des narcisses, du muguet, et autres telles premières fleurs que produit la saison nouvelle, dont ils firent des chapelets et en couronnèrent les têtes aux images, en leur offrant du lait nouveau de leurs brebis et de leurs chèvres; puis essayèrent à jouer un peu de leurs chalumeaux, comme s'ils eussent voulu provoquer les rossignols à chanter, lesquels leur répondoient de dedans les buissons, commençant petit à petit à lamenter encore Itys et recorder leur ramage, qu'un long silence leur avoit fait oublier.