LES YEUX.
Air: J'étais bon chasseur autrefois.
Que les yeux sont bien inventés!
Comme ils parent bien un visage!
Qu'ils procurent de voluptés
Lorsque l'on en peut faire usage!
Des yeux j'admire le pouvoir;
Mais je crois qu'il est nécessaire,
Quand on fait tant que d'en avoir,
D'en avoir au moins une paire.
C'est sur-tout dans un bon repas
Qu'avec les yeux on fait merveille,
Un gourmand qui n'y verrait pas,
Pourrait mettre dans son oreille.
Le convive laborieux
Doit savoir, quand il n'est pas louche,
Dévorer tout avec ses yeux,
S'il ne met pas tout dans sa bouche.
Au théâtre, où l'on va souvent
Pour voir avec un œil sévère,
On a presque l'air d'un savant
Quand on porte des yeux de verre;
Mais en dépit de ce moyen,
Soit par erreur ou maladresse,
Dans mainte salle on ne voit rien,
Et quelquefois rien dans la pièce.
Les yeux sur la terre fixés
Sont ceux de l'homme qui médite;
Les yeux toujours embarrassés,
Le fripon lorgne et tous évite;
La coquette a les yeux malins,
Avec la tournure agaçante;
Mais il faut des yeux un peu fins
Pour trouver ceux d'une innocente.
Sans les yeux, verrait-on le jour?
Sans les yeux, verrait-on les femmes?
Sans les yeux, ferait-on l'amour?
Pourrait-on lire dans les ames?
Sans les yeux, verrait-on les cieux,
Les fleurs, la lune, les planettes?
Si l'homme n'avait pas des yeux,
A quoi serviraient les lunettes?
Quand on n'a des yeux que pour soi,
La vue est un faible avantage;
Avec les yeux purs de la foi
On est heureux en mariage.
Sur les yeux j'ai fait ma chanson
Avec les yeux de l'espérance,
Et peut-être la lira-t-on
Avec les yeux de l'indulgence.
Antignac.