Le 26 janvier, à dix heures du matin, deux gendarmes à cheval viennent me prendre, et pour que je sois absolument sans ressources, ils ont ordre de me dire que je suis mandé à Versailles, pour déposer dans une affaire. La ruse est trop grossière pour que je ne m'en méfie pas; ils me mettent les menottes; me voilà en route pour Rochefort, ou pour la déportation.
Je marchois à pied au milieu de mes deux archers à cheval, ayant les deux mains enferrées et cachées dans mon mouchoir; je ne me souciois pas de traverser Paris dans cet accoutrement; mes guides y consentirent, et nous prîmes par le boulevard d'Enfer. C'étoit l'hiver; que ces lieux étoient déserts! ils me rappeloient le plaisir que j'y avois goûté dans la belle saison dernière. En approchant de la maison de Maury (une des bastilles de Robespierre), je comparai les deux époques.
À dix heures, j'arrive à Vaugirard, guinguette fameuse autrefois, et qui ressembloit à un désert: c'étoit le point de ralliement des babouvistes au 23 fructidor an IV (4 septembre 1796). Le brigadier me fit traverser le village sans autres menottes que ma parole, me remit à ceux qui devoient me conduire à Versailles, et me força d'accepter du tabac pour ma route; je lui remis deux lettres que j'adressois à Mrs. B43ss2t et B2v2c265t, les invitant à ne pas m'abandonner dans le moment où je partois sans argent et sans linge. Plusieurs voisins et voisines se rendirent chez mon nouveau guide pour me voir. Un scélérat, un proscripteur, un proscrit, deviennent toujours des objets de curiosité; on me plaint, on me fait cent questions pour m'engager à répondre: j'attends le moment de mon départ en silence. J'étois encore à jeûn; l'épouse de mon nouveau guide me fait déjeûner; l'officier me met sur ma route avec un seul guide à cheval, en exigeant ma parole d'honneur que je ne chercherai pas à m'évader: je la donnai, mais à regret, car je trouvai plus d'une occasion de prouver aux inconséquens que les honnêtes gens mettent l'honneur et le serment au-dessus de la vie.
Le brouillard venoit de se dissiper; le soleil perçoit les nuages, je marchois tête baissée, rêvant à la sensibilité de cette jeune femme que je n'avois jamais vue.
Je foule une pelouse qui commence à poindre, des rigoles d'une eau argentine traversent par mille sinuosités une prairie déjà tapissée de verdure. À ma gauche, une montagne escarpée n'offre encore que les désastres de l'hiver; les coteaux de vignes qui la couvrent sont nuds; les vieux pampres d'un noir grisâtre, amoncelés dans les ruisseaux, en arrêtent le cours et tamisent les eaux. Nous voilà à Issy; j'y cherche en vain les ruines du fameux temple d'Isis ou Cérès. C'est à ce petit village que Paris doit son nom. Issy vient d'Isis, et Paris de paratum ysi ou par isi, temple dédié à Isis ou égal à celui d'Ysis. Le tems qui ronge les monumens et l'histoire, effacera de même ce moment de tristesse. Avec le tems, je me souviendrai d'avoir passé à Issy pour être déporté; avec le tems, je reviendrai dans ce village, avec autant de plaisir que j'ai de peine à le quitter. Ce superbe parc qui l'embellit, me prouve que la peine, le plaisir, la richesse et la puissance passent comme l'ombre. Ce jardin d'Eden appartenoit à madame de Rohan-Guéménée; il fit envie à Robespierre; il se l'appropria, en faisant guillotiner la propriétaire. Quinze jours avant sa mort, ce tyran rêveur cherchoit à dissiper son chagrin par une promenade dans le genre du Promeneur solitaire. Sa vue inspiroit tant d'effroi, que personne n'osoit l'approcher, si ce n'est Collot-d'Herbois, Billaud-Varennes, associés de ses proscriptions. Les hommages de la multitude étoient un poids qui l'accabloit. Pour venir à Issy, il se déroba à tous les témoins, excepté aux remords. Après avoir fait une promenade en bateau sur l'étang de ce parc, il dit à ses chers collègues: «Rien ne me plaît ici, tout m'ennuie à la ville comme à la campagne; je voudrois m'en retourner...--Tout me plairoit ici; j'ai le trésor qui lui manquoit, la paix d'une bonne conscience. Sans elle, le bonheur est du fiel, et l'adversité un enfer.» Nous voilà au pied de la montagne de Bellevue: Ah! mon cher conducteur, de grâce arrêtons-nous un moment, je suis fatigué. Je me repose sur une pointe de rocher et me retourne vers Paris, je découvre cette ville, le nuage de fumée qui s'élève au-dessus me sert à désigner les quartiers, je les nomme à mon guide, voilà la place Louis XV, le boulevard, le faubourg Saint-Germain: maintenant mon ami songe à m'apporter à dîner, il ne sait pas que je suis en route pour un autre monde.
Depuis un quart d'heure, le bois du parc de Bellevue m'a dérobé Paris, et je me surprends encore les mains jointes et les yeux fixes; en parcourant l'horison j'apperçois la prison d'où je sors, elle est à ma gauche sur une montagne parallèle à celle-ci, je la regrette parce qu'elle est près de Paris, parce que j'y voyois mes amis. Quand on perd tout, nos vues restreignent nos besoins au seul nécessaire; quand on éprouve des douleurs aiguës, on envie le moment où l'on pleuroit pour une égratignure.
En traversant Viroflay, je reconnois l'auberge où je descendis le 19 octobre 1789, en arrivant à Paris pour la première fois. Nous nous mettions à table, lorsqu'un courier entra en s'arrachant les cheveux: Ils sont des scélérats! crioit-il, ils sont des scélérats!—Eh! qui donc? est-il fou?—Eh! non, je ne suis pas fou: ce sont ces brigands qui viennent d'assassiner un boulanger, un des plus honnêtes hommes de la terre, et qui vont promener sa tête sur une pique.
Ces lieux me fournissent un conflit d'idées qui s'effacent l'une par l'autre, comme les ondulations d'une mer orageuse. Ici tout parle à ma mémoire, là, tout parle à mon cœur: je vois dans la plaine de jeunes garçons avec de petites filles, abrités par une haie, auprès de laquelle ils font du feu, en gardant leurs vaches et leurs chèvres. J'ai eu le même bonheur qu'eux, ayant été élevé à la campagne jusqu'à neuf ans: ils me représentent les pâturages de Deury et de Valainville. On dit que cet âge est celui de l'innocence, soit, mais on passe bien son tems; si j'y revenois je ne pourrois jamais mieux l'employer; comme eux, nous faisions du feu près de la grosse pierre; Mathurine et Nanette nous proposoient de danser autour. Le jupon de toile tomboit au milieu du bal, on s'asseyoit auprès du feu, une jambe en l'air.—Mais cache-toi donc, Nanette!—Pourquoi me cacher?—Maman t'a grondée, l'autre jour, pour avoir ôté ton cotillon.—.... Oh! elle n'est pas là. Voilà l'instinct de la nature, qu'une lueur de raison éclaire quand l'enfant cherche à se cacher. Un beau jour la maman les surprend, leur donne le fouet, ils rougissent, se taisent, se cherchent, et veulent deviner un mystère qui ne devroit se développer qu'avec l'âge. Fait-on bien de les fouetter? je ne le crois pas, il vaudroit mieux leur faire honte, ou les changer de village.
Nous voilà à Versailles: on me met en prison dans les Petites-Écuries de la reine; le concierge Bizet est le gardien de son épouse, prévenue d'émigration; ils voient les déportés de bon œil. On me loge dans un grand chauffoir où sont douze ou quinze villageois, arrêtés pour avoir voulu soustraire leur curé à la déportation. À neuf heures on ouvre la porte de la grille, on m'appelle, ce sont mes amis à qui j'avois écrit le matin; le lendemain, ils m'accompagnent jusqu'à Rambouillet; nous descendons au Grand Monarque, puis on me conduit en prison tandis que mes amis sont descendus payer le dîner; malheureux stratagème pour ménager leur sensibilité! La prison est un cabaret; le concierge me prie de faire mon signalement sur son registre, et de donner décharge de ma personne aux deux gendarmes qui m'ont amené. Je prends la plume en riant.
Le soir, je faillis en montant dans ma chambre enfermer le concierge qui avoit passé devant moi, et m'enfuir avec les clefs de la prison, qu'il laissoit aux portes; je n'avois qu'un pas à faire pour gagner la rue; mais je ne voulus pas tromper sa confiance.