28 janvier. Je devois faire route avec une jeune femme; au mot déporté, elle a reculé d'effroi: c'étoit la sœur du dernier président de la société populaire. Un soldat qui vient d'obtenir sa retraite, n'est pas si scrupuleux. À sept heures, nous avons traversé le parc; on parle du 18 fructidor; il n'a pas connoissance des causes de cette journée; mais Pichegru est un conspirateur, ainsi que tous ceux qui pensent comme lui. Je lui demande, en riant, la preuve de ce qu'il vient d'avancer.—On l'a imprimée dans tous les journaux, par ordre du directoire; donc que cela est vrai.—Vous avez servi sous Pichegru, étoit-il royaliste?—Non, mais il l'est devenu depuis.—Pour quels motifs?—Je n'en sais rien, mais les bons journaux le disoient bien avant le 18 fructidor.—Quels sont les bons journaux?—L'Ami du Peuple, l'Ami des Loix, les Hommes Libres, le Batave, le Révélateur, l'Ami de la Patrie, le Pacificateur.—Pourquoi ceux-là valent-ils mieux que les autres?—Parce que le directoire les achetoit pour nous en recommander la lecture; ceux-là sont ennemis jurés des rois, des richards et des propriétaires insolens; ils veulent l'égalité parfaite dans toutes les fortunes.—Marat la demandoit aussi.—C'est bien comme lui que nous la voulons; puis je n'entends rien à toutes vos raisons; tout le monde est pour le directoire; il me paie bien, et je n'ai qu'à m'en louer. Nous descendîmes à Épernon pour dîner; il fit bande à part, crainte, dit-il, d'être empoisonné par un royaliste. Nous le plaisantâmes; il se mit en grande colère, et nous donna la comédie, jusqu'à une lieue avant d'arriver à Chartres.

Voilà le Bois-de-la-Chambre, maison de campagne où nous allions promener souvent, quand je faisois mon séminaire dans cette ville. Je ne m'en rapportois pas à ceux qui me disoient alors que ce tems étoit le plus heureux de ma vie.... Voilà le parc, la petite montagne du Permesse, où Phébus a entendu tant de sottises..., la cabane de la jolie vigneronne qui faisoit mordre à la grappe..., la charmille où nous nous enfoncions, tandis que le supérieur faisoit une partie de trictrac. Le nouveau propriétaire a réparé la brèche faite au mur de l'enclos. Nous entrons dans les faubourgs de Chartres.

Voilà les prés de Reculée, ainsi nommés par Henri IV, qui en fit reculer les ligueurs le 12 avril 1591. En face, sur la rive gauche de l'Eure, est le jardin du fameux Nicole.... Je ne vois plus que les ruines de l'église de Saint-Maurice. Nous avons passé sous la porte Drouard, pour arriver dans la ville par la rue du Muret. Voilà la maison de M. l'abbé Ch172s, à côté de celle de la belle marchande de modes aux pâles couleurs. M. le professeur de rhétorique, si riche en vermillon, ne put jamais lui donner des roses pour des rubans. Plus haut, est le collège de Poquet, qui sert aujourd'hui de caserne. On fait la soupe dans le cabinet de physique; des fusils sont rangés à la place de l'électricité; cependant les anciens hôtes de la rue sont encore tranquilles propriétaires. Notre petit séminaire n'est pas démoli!... Il sert de corps de garde et de tribunal de police correctionnelle. Voilà ma chambre en 1784. Quel sentiment de plaisir et de peine j'éprouve à l'aspect de ces lieux que je regarde comme mon berceau! Nous traversons la cathédrale; on chante vêpres; je reconnois la Vierge noire de bout sur son pilier usé par les lèvres des pélerins et pélerines de toute la Beauce. À ma droite, est la chaire où l'abbé Ch17hs avoit prêché avec tant de succès en 1783, le triomphe de la religion, où il monta en 1793 pour apostasier cette même religion. Il étoit professeur de rhétorique et puriste en 1783; il étoit montagnard en 1792. S'il n'avoit eu que la douce ambition de cultiver les lettres avec honneur, il auroit autant illustré Chartres que le fameux Regnier, un des maîtres de Despréaux, que M. Guillard, notre Quinault moderne, et Colin d'Harleville, dont l'optimiste, l'inconstant font autant de plaisir à la scène, que d'honneur au cœur du poète.

Le brigadier me recommande au concierge Frein, parfait honnête homme: j'aurai deux compagnons de voyage et de malheur; un jeune officier, nommé Givry, et un ancien bénédictin de Vendôme, nommé Cormier.

31 janvier. Nous voilà en route pour Châteaudun, mon pays; je vais embrasser ma tante, ma mère nourrice, ma meilleure amie, celle à qui je dois mon éducation! Nous avons dépassé Thivart; que ne puis-je allonger ma route! Je serai isolé, quand j'aurai laissé mon pays derrière moi. Nous arrêtons à Bonneval; le capitaine de gendarmerie de cette petite ville a épousé une dunoise qui me reconnoît; nous avons soupé ensemble, il y a dix ans, chez une dame Hazard.... Souvenir délicieux! Heureux tems! Si vous lisez ce passage, aimables convives, vous regretterez comme moi ces beaux jours. Si les roses tombent de nos joues, que l'amour ramène l'amitié; nous nous en contenterons peut-être: dînons vîte pour faire les trois lieues jusqu'à Châteaudun. Nous voilà à Marboué; le Loir reçoit ici le tribut d'une petite rivière où j'ai failli me noyer à l'âge de six ans.

Cette rivière, nommée la Cony, ou la Resserrée, coule de l'est à l'ouest, et ne tarit jamais. Au milieu de la canicule, tandis que les autres fleuves se dessèchent, son lit est souvent trop étroit pour la contenir; elle présente le phénomène du Tigre dans les montagnes d'Arménie. Comme lui elle disparoît à deux lieues au-dessus de la paroisse à qui elle donne son nom. Si les habitans se hasardent d'ensemencer le vallon qu'elle semble abandonner, au milieu du printems, elle se gonfle, emporte les moissons et recule sa source d'une lieue. Ses bords sont couverts d'aunes qui ceintrent d'un berceau l'eau tranquille et noire. Les bestiaux qui pacagent à deux portées de fusil de son lit, disparoissent souvent dans les gouffres innombrables qui sont dans la prairie.

Il y a quinze ans, je me transportois en idée dans la chaumière de mon père à Cony ou à Valainville où je suis né; nous expliquions alors la Descente d'Énée aux Enfers; du grenier de notre cabane, je croyois voir dans les sinuosités de la Cony le Styx ou l'Achéron se replier sept fois sur lui-même. Heureux tems que celui-là! Je n'avois vu que notre hameau, le clocher de notre paroisse et la prairie où nos vaches pâturoient; le château de Prunelay et le comté de Dunois me tenoient lieu des quatre parties du monde. À neuf ans, ma mère me mena à la ville pour y rester chez ma tante: je me tenois des heures entières sur le seuil de la porte, fixant la campagne avec le même serrement de cœur que j'éprouve aujourd'hui; Valainville, Cony me sembloient à deux mille lieues.

De nouveaux obstacles m'empêchent de remonter à la source de cette rivière. Hélas! qu'y trouverois-je? La chaumière où je suis né est passée à d'autres maîtres; depuis vingt-cinq ans mon père repose dans le tombeau; il y a dix ans que j'ai versé des larmes sur sa fosse; j'étois fixé à Paris depuis la révolution, et je passe dans mon pays, déporté dans un autre monde. Ô mon père! que ton ombre voltige dans ma prison, qu'elle me console dans mes revers: je l'entends, cette ombre chère à mon cœur, me tracer la voie de l'honneur et de la constance: «Tu n'as plus que ma sœur qui t'a tenu lieu de mère, dit-elle; cette révolution qui t'engloutit, a fait mourir ta mère de chagrin, et j'ai été assez heureux pour la devancer de vingt ans: sois toujours honnête homme et invariable dans tes principes; cette bourrasque révolutionnaire n'aura qu'un tems; tu as le sort des hommes probes, et tu trouveras des âmes sensibles dans la France équinoxiale

Humble cabane de mon père,
Témoin de mes premiers plaisirs,
Du fond d'une terre étrangère,
C'est vers toi qu'iront mes soupirs.

Nous approchons de la montagne dont la cîme me montre Châteaudun; voilà mon pays, voilà mon cher pays; depuis si long-tems que j'en suis sorti, reconnoîtrai-je encore mes amis? Les Dunois ne sont pas changeans, on les accuse même de trop de probité en révolution, car en 1793 on eut toutes les peines du monde à trouver douze membres de comité révolutionnaire.