Notre abbé prend le fouet du charetier, jure comme un diable dans un seau d'eau bénite; sans cette précaution, nous serions encore en route.
Poitiers est bâti sur un rocher; ses maisons sont sans art et sans goût. Charles-Quint l'appeloit le village de France; les rues sont obstruées par d'énormes bœufs qui servent de chevaux; ses alentours sont agréables: c'est le berceau de la belle Brézé, si fameuse sous le nom de Diane de Poitiers. Nous montons en prison dans le couvent des Visitandines.
Le concierge nous traite avec tant d'égards, que nous ne croyons pas être détenus. Une jolie prisonnière vient faire nos lits pour se délasser de l'oisiveté; elle a l'air d'une Agnès, mais c'est une Agnès Sorel, ou une princesse Jeanne, accusée d'avoir étranglé son mari parce qu'il n'étoit pas vigoureux. L'idée de ce crime nous la fait envisager avec cette attention qu'on donne aux traits des grands personnages et des grands coupables. Le ho! qu'elle est jolie! quel dommage qu'elle soit aussi méchante! est dans notre cœur bien avant de venir à nos lèvres.
Jusqu'ici nous avions ouvert nos chaînes avec la clef d'or. Ce soir nous sommes tout tristes de voir le fond de la bourse. On s'en prend aux bijoux. Il me reste une montre d'or à répétition avec sa chaîne. Je l'engage à regret; mais un exilé doit-il encore songer aux biens de ce monde? Où allons-nous?.... Ne nous noiera-t-on point? La montre est engagée pour quatre louis entre les mains de mademoiselle Pélisson, sœur du citoyen Beauregard déporté.
À quatre heures, nous arrivons à Lusignan, petite ville bâtie sur les ruines d'une ancienne forteresse des comtes de Lusignan. Les greniers de certaines maisons sont au niveau des forteresses; les ruisseaux de l'ancienne ville s'écoulent par le faîte de la nouvelle. Nous rentrons sur les six heures, après avoir vu la ville, qui n'offre rien de curieux. Nous soupons avec le professeur de mathématiques de Niort, et la conversation tombe sur l'éducation actuelle; elle est presque nulle, et infiniment plus vicieuse que l'ancienne; les enfans font ce qu'ils veulent depuis que la liberté n'a laissé aux instituteurs d'autre férule que les tendres réprimandes du langage de la raison.
Jusqu'ici les gendarmes nous avoient supportés pour notre argent; ceux qui vont nous conduire nous chérissent pour nos principes. Pendant que nous traversions la ville, une aubergiste, à l'enseigne de la Montagne, rassemble ses amis pour nous voir passer. Cette bande, parée de bonnets rouges, forme des ronds de danse en chantant la Marseilloise. Nos guides nous expliquent cette pantomime. «Ils insultent à votre malheur. Vous n'iriez pas si loin, si vous étiez à leur discrétion. Cette femme qui vous faisoit signe en riant, est une des commères du général D***. Les relations du directoire disoient que les seize premiers n'avoient pas été gênés, que D***. avoit pourvu splendidement à leurs besoins; ils étoient entassés dans des chariots rouges grillés et fermés à cadenas.
»Dut***, en passant à Orléans, y recruta une femme sans pudeur qu'il traînoit avec lui dans un char découvert. À Châtellerault, il fit une bruyante orgie; le bal se prolongea bien avant dans la nuit; les jacobins dansèrent autour des charettes, en flairant la prison des déportés. Plusieurs toasts furent portés aux cendres de la société-mère: la même fête étoit commandée à Lusignan et à Saint-Mexan. Ceux qui vous fixoient ce matin étoient du repas; ils étoient déjà enluminés. Arrive un courier extraordinaire, porteur d'ordres très-pressés.... Devinez quels ordres....? D'arrêter et de faire conduire sur-le-champ à Paris, sous bonne et sûre garde, le général Dutertre.... Notre brigadier, à la tête d'un détachement, monte lui signifier l'ordre. Ses compagnons confus, s'échappent en baissant l'oreille; le général se dégrise, et sa maîtresse se jette à nos genoux pour faire les comptes de son amant. Il partit sur-le-champ, en jurant après ses victimes, qui étoient cause, disoit-il, de son rappel. Quoique son compte fût chargé, il en fut quitte pour une légère réprimande, car il avoit de puissans protecteurs.»
Nous voilà à Saint-Mexan; nous dînons en ville, et n'arrivons que le soir en prison. Le concierge est un cardeur de laine, qui ne sait ni lire ni écrire; nous le dérangeons d'une commande de bonnets rouges; il est de très-mauvaise humeur; il prend les clefs pour nous mener au cachot. D'une joie bruyante, nous passons à un morne silence.
Il se déride un peu en trinquant avec nous; il étoit fâché que nous eussions mangé notre argent ailleurs. On nous avoit assuré que nous ne trouverions rien chez lui. (À l'intérêt près, les trois quarts des hommes sont les plus honnêtes gens du monde.) Il avoit des provisions pour des centaines de déportés attendus depuis six mois. Tous les concierges nous ont tenu le même langage jusqu'à Rochefort. Nous couchons sur la rue, dans une grande chambre sans serrure, sans gardes et sans clef: ainsi tout s'appaise par une fraternité pécuniaire, Ô! Danaé! ta fable est une réalité!
Nous voilà à Niort: cette petite ville assez commerçante, est peuplée de braves gens. C'est dans ses environs que le ministre Cochon s'étoit réfugié, pour se soustraire à la déportation qu'il avoit encourue pour avoir déposé le terrorisme en 1797.