Nous descendons dans la prison où naquit mademoiselle d'Aubigné, depuis marquise et dame de Maintenon: son père avoit été persécuté pour ses opinions religieuses, comme nous pour la révolution.

Le concierge est humain pourvu que les prisonniers aient de l'argent; il chante, boit, ne s'enivre jamais à ses dépens, et invite tous ses amis à souper aux frais des nouveaux venus; il est patriote et aristocrate au gré de la fortune de ses hôtes. Nous dînerons avec lui parce qu'il ne voit pas le fond de notre bourse.

17 février. Nous voilà en chemin pour Surgères; nous avons engagé le reste de nos bijoux et il ne nous reste pas deux louis entre trois; ne comptons plus avec nous-mêmes, la prodigalité, dans ce moment-ci, est la plus sage économie; trop heureux de ressembler au cygne, chantons encore sur le bord de notre fosse. Nous avons dépassé Niort; sur le penchant d'une colline, la route se divise en deux branches, à droite, je lis un écriteau qui me confirme que nous ne sommes pas loin de Rochefort. Un secret pressentiment sèche en nos cœurs cette hilarité que l'innocence verse dans le plaisir; le nuage de tristesse se dissipe à mesure que nous nous éloignons de la fatale légende; pendant la journée nous sommes assez occupés à nous tirer des bourbiers, car c'est une route d'enfer; la nuit nous surprend, nous n'aurons pas le bonheur d'être accostés par les voleurs qui rodent toujours ici; nous n'avons plus d'argent, il faut aller en prison. Nous passons le pont-levis du château de la Rochefoucault, nous voilà rendus; le concierge est le boulanger de la petite ville, il aime à boire et le vin est pour rien, il nous cède son lit et nous donne pleine liberté d'aller où nous voudrons avec promesse de ne pas nous évader.

18 février. Ce matin on nous annonce que nous ne partirons que dans cinq jours. Le père Robin nous laisse seuls; nous visitons l'église qui ressemble plus à une écurie qu'à la maison de Dieu; comme la richesse du pays consiste en vin, des vignerons ont fait une cuverie du sanctuaire; nous appercevons sous l'autel un caveau, vénéré jadis par ceux qui avoient quelque religion ou quelque morale; le soleil n'entre qu'à regret dans ce lugubre séjour, qui servoit de dépôt aux cendres des comtes de la Rochefoucault. En 1794, le comité révolutionnaire força le père Robin et d'autres ouvriers d'enlever ces tombes pour en dérober le plomb; les corps étoient scellés si hermétiquement, que la dent du tems n'avoit pas encore pu les morceler, ils exaloient une odeur si méphitique que les ouvriers tombèrent à la renverse. Les membres du comité mirent la main à l'œuvre, éprouvèrent la même syncope, firent une libation à Bacchus et reprirent l'ouvrage; les cercueils arrachés à force de bras, n'étoient encore qu'entr'ouverts; un Mucius Scævola saisit un ciseau, les fendit et les foula aux pieds; alors la putréfaction les força tous d'abandonner l'entreprise pour ce jour-là; ils y revinrent le lendemain, parachevèrent l'ouvrage au risque de leur vie, après avoir jetté çà et là dans des coins, les membres encore charnus des morts, dont ils violoient l'asyle en triomphateurs[5]. Ils abandonnèrent ce lieu à la hâte, sans se donner le tems d'effacer les inscriptions et les armoiries. Cette chapelle ressembloit à un antre de bêtes féroces, dont les ronces et les morceaux de rochers défendent l'accès aux voyageurs; plus elle étoit horrible, plus elle piquoit notre curiosité: nous prîmes une torche.... nous voilà comme Young et Hervey au milieu des tombeaux, plongés dans une religieuse mélancolie; nous lisons les inscriptions: CY GÎT TRÈS-HAUT ET TRÈS-PUISSANT SEIGNEUR, etc.... Toute grandeur disparoît ici, nos persécuteurs y viendront comme nous.... ceux-ci ont été riches, fameux dans l'histoire, chéris de leurs rois, nous nous occupons d'eux, nous touchons leurs ossemens; en fixant ces restes, nos cœurs émus, sentent qu'il existe un autre être en nous. Voltaire et Lamétrie ne voient dans les tombeaux que la preuve du néant; et moi que celle d'une autre vie. Il est impossible que l'homme pense, agisse, veuille le bien, évite le mal à son détriment, pour finir d'une manière aussi opposée à son être; la réalité d'une autre vie, est un contrat que l'éternel signe dans nos cœurs, en nous en donnant la pensée; la certitude s'en suit pour moi, quand je suis proscrit et honnête homme.

Nous ne pouvions nous arracher de ce lieu infect, où la vapeur ne laissoit presque pas d'air atmosphérique à notre torche. On y voyoit des cheveux, des crânes encore couverts de chair, des bras dégoûtans de sanie, noirs et brisés, des cadavres à demi réduits en terre. Les chauves-souris et les autres animaux nocturnes en faisoient leur nourriture depuis trois ans, d'où nous jugeâmes que les comités révolutionnaires avoient trouvé des cadavres entiers, qu'ils avoient laissés sans sépulture, afin que la putréfaction scellât l'entrée du temple aux fidèles qui voudroient s'y réunir dans des tems plus heureux.

Un bon déjeûner nous attendoit, nous suivîmes la messagère et connûmes la bienfaitrice; c'étoit une aimable veuve nommée madame le G13. À peine fûmes-nous assis, qu'après les complimens d'usage, nous vîmes se former un cercle nombreux d'honnêtes gens, ravis de nous voir libres et sans gardes, et surpris de notre constance à courir notre sort.—Vous êtes libres, messieurs, et vous ne songez pas à en profiter.—Notre parole est plus sûre que la garde du prétoire.—Vous serez dupes d'une générosité aussi gratuite, nous dit M. de la T45ch2, sauvez-vous. MM. de Crainé et de Craisse nous donnèrent le même conseil, nous offrirent de l'argent; les dames du lieu où nous passâmes la soirée chez M. H29v2, voulurent nous mettre sur la route; le concierge, à qui M. de Crainé avoit remis une dette pour qu'il fermât les yeux, s'étoit enivré et dormoit profondément quand nous revînmes à minuit le faire lever, en lui apportant un verre de liqueur pour avoir droit d'être détenus[6].

Le jeudi, 24 février, un seul gendarme nous accompagna, en nous disant que nous ne devions pas songer à nous évader, que nos camarades étoient libres à Rochefort, qu'ils avoient la ville pour prison. Malgré ces belles promesses, nos cœurs étoient comprimés en quittant ce paradis terrestre: c'étoit le déclin d'un beau jour qui ne luira pas demain pour nous. La brigade nombreuse, qui vient nous prendre au milieu de la route, est armée jusqu'aux dents, peu s'en faut qu'elle ne nous mette les menottes.

Terminons cette route par une analyse prophétique des événemens qui vont se succéder.

On devine bien que nous ne serons pas libres, comme on nous le promettoit. Trouverons-nous l'argent qui doit nous avoir devancés? Nos deux louis sont bien échancrés. Si nous allions être embarqués tout-à-coup sans argent, ce ne seroit là encore qu'un petit malheur: nos paquets seront pillés, le secret de nos lettres violé, notre argent volé, nos effets resteront aux messageries, le peu que nous emportons sera jeté à la mer pour délester la frégate que nous monterons; après trois heures d'un combat opiniâtre, nous échouerons sur les ruines d'une ville ensevelie sous les eaux; nos ennemis nous croyant morts, se partageront nos dépouilles; quand ils sauront que nous survivons à tant de malheurs, ils nous laisseront un mois entier en rade, sans nous permettre de recevoir de secours de nos familles, afin que nous périssions de misère, et qu'aucun ne publie ces atrocités. Ils n'oseront nous noyer, et nous feront monter une autre frégate, dont le capitaine sera un Cerbère; nous serons ballotés dans la traversée, exposés à perdre la vie sur les rochers des îles du cap Vert. À Cayenne, nous serons emprisonnés, escortés de soldats noirs, puis répartis sur les habitations et dans les affreux déserts de la Guyane; nous serons exilés de la ville et de l'île de Cayenne, l'hospice nous sera interdit; ceux qui ne seront pas placés à certaine époque, seront envoyés à Konanama et à Synna-Mary, où les deux tiers mourront de désespoir, de peste et de soif...... La nuit approche, nous voilà à Rochefort.

Fin de la première partie.