Demain nous aurons quatre onces de bœuf salé ou les trois seizièmes d'une livre de porc; le troisième jour, de la merluche couleur citron émiettée, à l'huile rance, que le coq retournera avec ses mains pour la jetter dans nos baquets. Le jour de la décade, un breuvage de riz aussi clair que celui du renard à la cicogne; tous les cinq jours, une fois du pain et pas à discrétion; tous les jours un demi-septier de vin à dîner et à souper.
Les mousses nous servent comme le matin. Voici l'espace que nous occupons: nous sommes sur deux haies d'un côté et de l'autre, depuis l'escalier des cuisines jusqu'à une toise en-deçà du grand mât; cet espace est de trente-deux pieds de long sur onze de large, dont il faut retrancher l'emplacement de quatre pièces de canon montées sur leurs affûts: l'affût a quatre pieds et demi de long sur quatre de large, à partir du bout des essieux: il faut encore laisser un chemin pour aller de la cuisine à l'arsenal; nous sommes cent quatre-vingt-treize, ce qui fait quatre-vingt-seize personnes dans l'espace de trente-deux pieds de long sur six de large, évaluation faite de l'emplacement des canons. On nous sert dans une gamelle qui est lavée quatre ou cinq fois par an.
Il ne tiendroit pourtant qu'au capitaine de nous entasser un peu moins, car la batterie a cent pieds de long, et la frégate cent vingt-huit sur trente-huit de large à son grand mât. Nous sommes enveloppés dans le tourbillon de fumée des cuisines; si nous montons sur le pont, le soleil nous rôtit; nous ne sommes bien nulle part; vingt ou trente sont attaqués du scorbut, et les salaisons contribuent beaucoup à cette branche de peste, mais on ne peut pas faire autrement, et nous ne nous plaindrions pas, si le commissaire aux vivres, qui s'entend avec Villeneau, échancroit moins notre ration. (D'abord il a écouté nos plaintes, puis elles ont été vaines; nous pourrions rester long-tems en mer, subterfuge pour cacher les rapines.) À six heures, on soupe aussi frugalement qu'on a dîné, puis on descend au cachot. (Voyez-en la description à notre entrée sur la Charente.)
25 avril (6 floréal.) À trois heures du matin, le vent souffle du nord-est; on lève l'ancre, le silence de la nuit est interrompu par les cris et les chants barbares des matelots, qui saluent le père du jour par des juremens ou des discours orduriers, répétés avec d'autant plus d'éclat qu'ils veulent les faire entendre aux malheureux, qui du fond de leur cachot, lèvent les mains et les yeux au ciel. Le vent tombe; nous mouillons à deux portées de fusil de l'ancienne et trop fameuse ville de Royan, rebelle et ruinée par le cardinal de Richelieu. Oh! que ne nous est-il permis de parcourir ses ruines!... nous ne sommes pas à cent vingt toises du sol français. Un ordre désespérant nous enchaîne au rivage.
26 Avril 1798 (7 floréal an 6). Nous mettons à la voile: cette fois nous voilà en route pour Cayenne; à midi, nous avons dépassé le phare Cordouan; nous reconnoissons notre redoutable passage des Olives; chacun, placé sur le pont et dans les batteries, les yeux fixés sur ces côtes, fait les réflexions les plus sinistres; la frégate vogue à pleines voiles, nous filons sept nœuds et demi à l'heure. (Un nœud est le tiers d'une lieue.)
27 Avril. Nous avons fait trente lieues, le sol français a entièrement disparu, nous sommes dans le golfe de Gascogne. La brume qui couvroit l'horison se dissipe, nous appercevons à bas-bord la pointe des Pyrénées; les plus clairvoyans distinguent avec de longues vues le port de Saint-Sébastien: à stribord, la mer est couverte de planches et de poutres: quelque bâtiment a fait naufrage sur ces côtes toujours battues par les tempêtes. Ces objets nous plongent un instant dans de sombres réflexions que le trouble et la dissipation effacent un instant après. Une grosse tonne vogue au gré des flots. On met la chaloupe à la mer, elle est à bord, c'est une excellente pièce de quatre cents pintes d'eau-de-vie; on la déguste sur le gaillard de derrière, et Villeneau la fait mettre dans son greffe. Toute la journée demi-calme: le soir, des marsouins ou cochons de mer jouent sur les ondes et nous annoncent du vent; il s'élève au bout d'une heure, mais il nous pousse d'où nous sortons.
28 Avril (9 floréal), soir, vent de bout (ou contraire), nous n'avons fait que douze lieues; nous ne sommes qu'à neuf ou dix nœuds des côtes d'Espagne; nous découvrons parfaitement les Pyrénées: ces hautes montagnes ont leurs sommets couverts de neiges et leurs pieds plantés de bois. Des cavités immenses, des gouffres, des décombres, des antres effrayans nous présentent de majestueuses horreurs; une fumée blanchâtre s'élève de ces rochers qui amoncèlent les nues. Leur approche rend les vents variables et excite de violentes tempêtes. Un voyageur égaré dans ces abîmes, entendroit sans merveille la foudre gronder sur sa tête, pendant qu'il la verroit rouler à ses pieds.... Nous n'avons encore dépassé que les ports de Bayonne, de Saint-Sébastien, de Saint-Andero, en rangeant toujours les Asturies. Les hirondelles frisent l'eau ... Messagères du printems, plus heureuses que nous, vous allez suspendre vos nids aux toits dont on nous a arrachés!
3 Mai (14 floréal). Vent en poupe, nous filons neuf nœuds. Sur les dix heures, le corsaire les Sept-Amis invite notre capitaine à gagner le large. La pointe du Finistère, nous dit-il, est gardée par un stationnaire anglais qui rôde à vingt-cinq lieues; Villeneau répond qu'il a des ordres précis de ne pas quitter la côte. Les deux bâtimens s'éloignent en se promettant un mutuel secours.
Après midi nous découvrons le cap Ortugal; il nous rappelle que nos aïeux, jaloux de voler à la défense de l'Espagne à demi-embrasée par les Maures et les Arabes, entrèrent dans ces royaumes par cette brèche qui a conservé le nom de Ortugal ou Ortus Gallorum, comme le Portugal a retenu le sien du premier port dont ces mêmes Gaulois se rendirent maîtres en poursuivant les dévastateurs à qui ils succédoient.
Sur les quatre heures, nous longeons les arides montagnes de la Galice où Saint-Jacques de Compostel reçoit tant de pélerins et fait tant de miracles. Le sommet de ces rochers est couronné d'une bruyère de trois pouces de haut, parsemée de thym, de serpolet et d'autres herbes odoriférantes. Ces simples sont si abondantes en Espagne, qu'au retour du printems, l'air du soir et du matin est parfumé d'une douce ambroisie.