À bord de la frégate la Décade, sixième année de la république française.
Le commandant de la frégate, Villeneau.
23 avril (4 floréal). Voici notre traitement. Après une grande confusion, nous avons repris nos places; nous sommes plus entassés que dans la Charente; la prison est plus étroite et plus noire; nos malades sont provisoirement au bas des écoutilles.
On se lève à six heures; on déjeûne à sept et demie. Un petit mousse va à la cambuse prendre pour chaque société composée de sept, un bidon contenant sept boujearons d'eau-de-vie (une chopine moins un huitième, mesure de Paris), et trois biscuits pesant au total quatorze onces. Ces biscuits mis trois ou quatre fois dans le four, sont piqués ronds de l'épaisseur d'une galette de pain d'épice, et si durs que le moins édenté est réduit à les briser sur deux boulets ramés, dont l'un lui sert d'enclume, et l'autre de marteau. Dans huit jours, nous trouverons ces biscuits dentelés par des vers longs comme le doigt; en voilà pour jusqu'à midi.
Chacun va se coucher, ou dans l'entrepont, ou dans les batteries, ou dans les porte-haut-bancs, pour faire une visite domiciliaire dans ses habits, où il trouve des milliers de buveurs de sang et de comités révolutionnaires. En vain changeroit-on de linge à toute heure, le nombre des indigens est si grand, que la mal-propreté est inévitable. Les lépreries juives étoient des palais en comparaison de notre dortoir; le bois est imprégné d'une odeur cadavéreuse, capable de donner la peste; les alimens se corrompent aussi-tôt qu'on les met à l'embouchure de ce gouffre.
Le pilote vient de retourner le sablier pour la douzième fois; on sonne le dîner. (Voyez l'ordre pour notre table dans l'article III du réglement ci-dessus.)
Notre cuisine est à stribord, celle de l'état-major à bas-bord; de ce côté, les poulets tournent à toutes les heures du jour. Quatre ou cinq mousses élégans aident le cuisinier des officiers, et vendent à la dérobée jusqu'aux miettes qui tombent de cette table; il nous est défendu d'en marchander, et même de parler à leur chef qui est séparé de nous par une toile. Tout ce qui approche Villeneau[10], jusqu'au mousse qui tourne la broche, regarde le déporté le moins déguenillé comme une être infiniment au-dessous de lui; à peine nous est-il permis de manger notre morceau de biscuit à la fumée du rôt. Pendant que nous attendons notre sale dîner, l'officier de service fait scrupuleusement sa ronde, et pose une sentinelle à sa cuisine. Passons dans la nôtre.
Pour peindre un coq, ou cuisinier de bord, il faut tout le génie de Calot dans la Tentation de Saint-Antoine; un coq est un animal extraordinaire par sa bêtise et sa mal-propreté: figurez-vous un être plus sec qu'une éclanche, dont le teint olive enfumé est huileux de graisse et de sueur, des yeux rouges et pleureurs, un nez large comme une chaudière, des mains calleuses, des durillons d'une crasse noire, de ses alvéoles gonflés de deux monticules de Tabago, coulent deux sources brunes qui filtrent amoureusement sur les racines sanguinolentes de ses clous de gérofle découronnés; sa main essuie souvent les rigoles nasales qui vont se perdre jusqu'à son menton; sa chemise n'est ni noire, ni blanche, ni brune; mais couverte de deux lignes d'épais d'une liqueur agglutinée par le feu et encore un peu moite; ses cheveux dégouttent d'huile; ses oreilles sont percées, deux poires de plomb descendent galamment sur le col de sa chemise, assez ouvert pour qu'on voie à nu presque tout son corps. Un mauvais cheval mené à l'écarisseur est plus gras que lui, ce squelette dans un amphithéâtre exempteroit les anatomistes d'user leur scalpel; les insectes ne piquent point cet être plastrone de crasse; sa sale carcasse ressemble à une vieille peau tannée où l'on ne voit aucune monticule de veines.
Je n'aurois pas de spectacle plus amusant que de suivre, sur les boulevards de Paris, cet animal singulier, pris sur le bord au moment qu'il va distribuer sa chaudière. Je voudrois qu'une femme des plus coquettes lui donnât le bras, qu'il pût s'oublier au point de vouloir être galant; quelle suite accompagneroit ce couple original! quel divertissement pour les spectateurs, au moment où la main du coq, contrastant avec celle de la nymphe, s'approcheroit de ses lèvres en lui chatouillant le menton! quelle grimace feroit celle-ci s'il devenoit téméraire!....... Ne sortons pas de la frégate au moment de prendre un dîner aussi appétissant.
Le coq ouvre sa vaste chaudière et vide trois cuillerées de bouillon dans chaque baquet: on nous fait faire gras et maigre tout ensemble; nos légumes sont des fèves de marais, grosses comme des rognons de mouton, enveloppées d'un sac dur comme une corne de cheval: si ce grainage étoit commun en Asie, on devroit bien s'en munir pour les chameaux qui mangent pour plusieurs jours quand les voyageurs traversent les déserts de l'Arabie-Pétrée. Ces fèves sont à bord depuis deux ou trois ans, on y trouve souvent de petits insectes qui y font leur case, et de petites pilules de rats et de souris.