Laurenci et Louise Dumaniant étoient fils de deux riches marchands de la rue Saint-Honoré de Paris. Ils étoient voisins, ils étoient jeunes, ils s'aimoient, on projettoit de les marier ensemble. Un contrôleur des fermes, veuf, sans enfans, et qui couroit après sa cinquantaine, voit en passant Louise dans son comptoir. Il arrête sa voiture, descend, fait des achats considérables, étale des louis, et demande au père en sortant, si sa fille n'est promise à personne. Quand on est riche, puissant et un peu vieux, on consulte plutôt les parens que la fille. Le contrôleur part, et promet de revenir le lendemain.
Il tient parole, on prend des arrangemens secrets; le mariage est conclu par la famille, sans que Louise en sache rien. Laurenci vient à la maison, où on le prévient de ne plus compter sur sa chère Dumaniant; on signifie le même arrêt à sa famille. Louise, innocente de ce stratagème, écrivant à son ami pour lui reprocher son indifférence, apprend par sa réponse qu'il a été congédié, parce qu'elle va devenir madame la contrôleuse générale; Louise jette les hauts cris, on l'enferme, on la menace du couvent. Laurenci, ne recevant point de réponse à sa lettre secrète, accuse Louise d'inconstance. Pour la punir, il s'éloigne par foucade, lui écrit qu'elle est libre, qu'il lui rend son cœur, et autres choses que l'on ne fait que par dépit, sur-tout quand on aime bien. Les parens de Louise, enchantés de ce billet, feignent à leur tour de lui rendre la liberté du choix. Le financier est un homme aimable; du moment qu'il est assuré de la parole du père, il ne veut plus forcer l'inclination de la fille. On choisit ce moment pour lui remettre le billet de Laurenci. On aide à la lettre, en ajoutant devant le financier, que celui qu'elle aime s'est absenté pour une maîtresse qu'on ne lui connoissoit pas; on va même jusqu'à supposer une lettre des parens de Laurenci, qui précède celle de M. Dumaniant, à qui l'on donne à entendre que Laurenci a disposé de son cœur, en faveur d'une autre.
D'abord, Louise refuse de croire à ces lettres; elle soupçonne qu'elles sont supposées; elle se souvient des mauvais traitemens qu'elle vient d'essuyer, pour avoir refusé la main du Mondor. Si elle est libre, se dit-elle, c'est que son riche amant a signifié qu'il ne vouloit pas l'obtenir malgré elle. M. le contrôleur, qui faisoit jouer cette comédie, s'étonne qu'on ne lui ait pas déclaré que son amie avoit fait un choix; il veut se retirer. Louise dans ce moment le retient par pure politesse ... Ah! petite Louise, pour être un peu plus franche, sois un peu moins polie. Un sentiment d'ambition, mêlé d'un petit mouvement de vengeance et de jalousie de voir Laurenci absent, rend Louise sensible aux propositions de la fortune; d'ailleurs son nouvel amant est généreux, aimable, sans être par trop vieux. Elle donne une parole ... que l'amour est prêt de retirer.. n'importe, elle est reçue. On profite de l'absence de Laurenci, pour conclure le mariage; la voilà madame la contrôleuse.
Laurenci revient; une fée a tout changé depuis son absence; il ne retrouve ni Louise, ni ses parens. Mr. le contrôleur a fait fermer la boutique, pour donner à son beau-père un emploi conséquent, qui doit faire oublier que son épouse n'est que la fille d'un marchand. «Elle ne m'appartiendra donc jamais! s'écria-t-il! Elle est mariée, elle est riche! Ô fortune, aveugle déesse, tu feras le malheur de ma vie..! Je veux la revoir, je veux.... Elle riroit de mes larmes ... La perfide a oublié la parole qu'elle m'a donnée tant de fois ... quand un sommeil léthargique la mit si près du tombeau, parce que son père vouloit s'opposer à notre hymen.. lorsqu'elle me baignoit de larmes ... me trouvant au chevet de son lit, plus désolé que ses parens. C'étoit une feinte!... Je ne lui ai donc sauvé la vie que pour qu'elle me donnât la mort!.. Quand ses parens, aveuglés par la douleur, avoient déserté sa chambre ... que son corps froid et presqu'inanimé n'avoit aucun mouvement.. le miroir que l'amour m'inspira de saisir, pour l'appliquer sur ses lèvres, fut donc terni du souffle du parjure! Dussé-je expirer de dépit, dût-elle rire de mes larmes, je veux lui rappeler ses sermens ... Je veux qu'elle se souvienne qu'elle me doit la vie; je veux la voir, je veux lui arracher des pleurs, en répandre ... et périr.» Il sort sans consulter personne, va à l'hôtel, demande à parler à madame ... Il est dix heures, il ne fait pas encore jour chez madame. Il insiste; elle fait annoncer qu'elle est indisposée, et lui envoie un billet, par une confidente qu'elle a déjà choisie. Le mari étoit soupçonneux sans être jaloux; il falloit prendre des précautions. Louise avoit des joyaux, de beaux habits, des dentelles, des voitures, des valets, des admirateurs, des envieux, mais pas un ami, pas un moment où elle pût être seule; le contrôleur avoit mis des Argus à sa suite. Le lendemain elle se rend chez Laurenci ... et apprend un peu tard, combien on l'a trompée. Elle versoit des larmes amères, et donnoit un baiser à ce malheureux amant, qui l'avoit reçue en présence de ses parens. Les cœurs honnêtes en amour ne cherchent pas la solitude. Le contrôleur arrive ... Louise lui dit d'un ton ferme: Je suis bien aise que tu sois témoin de cette scène; si je pouvois oublier les premières impressions de l'amour, je pourrois cesser de t'aimer.—Sortons, madame ... je ne veux pas de ces sentimens romanesques dont le dénouement est toujours au désavantage des maris comme moi. Louise obéit, et tomba dès ce jour dans un chagrin qui décolora ses joues, altéra sa santé, et la conduisit peu-à-peu au tombeau. Toujours seule, et livrée à elle-même, elle déplora son sort, invoqua la médiocrité, et fut si affectée de la perte de Laurenci, qu'au bout de six mois, on la trouva étendue, sans respiration, sans mouvement, et conséquemment sans vie. Son mari, ne voyant plus en elle qu'une femme mélancolique, ne lui rendoit que très-rarement quelques visites de bienséance. Il se dédommageoit ailleurs, comme c'est la coutume des grands. Sa femme meurt, on fait un grand deuil, un grand convoi; la défunte va reposer dans le caveau de la chapelle où sont les ayeux de son mari. Le plus triste des assistans, c'est Laurenci: «Hélas, si je pouvois encore la rendre à la vie! Et peut-être l'aurois-je fait, si j'eusse été près d'elle, comme dans le moment où elle tomba dans un sommeil semblable à celui de la mort.... Aujourd'hui, il est trop tard ... il est trop tard ...! Je l'ai perdue.... pour jamais, pour jamais ... Oh! je voudrois baigner son cercueil de mes larmes ... Elle est morte de douleur d'avoir été trompée..! Je n'ai pas eu son dernier soupir ... Je n'ai pu lui donner de secours ... Je n'ai pu la voir ... Depuis six mois elle étoit seule, prisonnière au milieu des grandeurs. Elle m'appeloit, des sbires secondoient son tyran.... Aujourd'hui.... Elle a disparu pour jamais ...»—En prononçant ces mots, il étoit attaché à la grille de la chapelle; le soir le surprend..... Au moment de fermer l'église, il sort comme d'un profond sommeil, et résout, à quelque prix que ce soit, de descendre dans le caveau, dont il ne peut détourner les yeux. Il entend le Suisse, armé de sa hallebarde, qui fait sa ronde; il se laisse éconduire, et lui fait part de son projet. La chose est si facile que ce seroit une folie de refuser douze louis, qu'on offre pour une heure d'entretien avec une défunte. Le Suisse lui prête sa lanterne, et Laurenci descend. L'amour, couvert d'un crêpe, en lui donnant la main, avoit dissipé les fantômes de la nuit. Il approche du cercueil, adresse des prières à l'amour et à la divinité.—«Les pleurs qui coulent de mes yeux, dit-il, ne mouillent que la prison où elle repose ... Je suis si près d'elle, et je ne puis entendre sa voix ... Elle est toute entière dans cette tombe, et c'est pour s'évanouir en poussière, pour disparoître à ma vue et à mon toucher; c'est pour recomposer une parcelle des quatre élémens, qui minent et reproduisent sans cesse leur ouvrage! Elle est peut-être déjà défigurée, peut-être aurois-je peine à la reconnoître ... Dans quelqu'état qu'elle soit, je baiserai son linceul. Ah, si la mort siège, ou sur ses yeux, ou sur ses lèvres, je veux l'aspirer, je veux qu'elle m'enferme dans la même bière.» Il saisit son couteau, lève les planches du cercueil, le découvre, arrache les linges, les baise[11], découvre la figure de Louise ... «Est-ce un songe? dit-il. Elle respire ... Non, je ne me trompe pas ...» Il la saisit, l'embrasse, l'appelle ... se relève, sent palpiter son cœur; va, revient cent fois à l'escalier du caveau. Le grand air précipite son réveil, elle entr'ouvre les yeux, aspire ... «Je n'en puis plus douter, dit Laurenci ... Ô Dieu ... Je la revois ... Mais ... remontons.» Il remet les planches du cercueil; Louise étoit si foible, qu'elle n'avoit encore reconnu, ni son amant, ni le lieu où elle étoit. Il remonte, les larmes aux yeux, et achète au Suisse le corps de Louise. «Elle étoit ma maîtresse, lui dit-il, je veux avoir ses restes précieux ...» Le marché conclu, à huis-clos, Laurenci court chercher un vieux domestique qui l'a élevé, lui confie son secret. Le Suisse attend le porteur. Quelle surprise pour Louise! Son amant avec elle!.. Dans un tombeau! Une bière pour lit, des cadavres, rangés çà et là; quel horrible et délicieux réveil! «Quoi! je suis inhumée! dit-elle; je me suis endormie hier, aujourd'hui me voilà enterrée ... Laurenci auprès de moi!.. Est-ce un songe?..—Hâtons-nous, dit l'amant, mon bon vieux Jacques et moi allons vous emporter chez lui ... Le temps presse ...» Ils emportent Louise jusqu'à la porte d'un hôtel voisin; une remise les conduit. Le Suisse, en recevant vingt-cinq louis, engage Laurenci au secret. Il étoit loin de soupçonner qu'elle fût ressuscitée, car elle avoit consenti à faire la morte, jusqu'au lieu convenu.
—«Oh! pour cette fois, dit Louise, je suis à toi, mon cher Laurenci ... Le cruel m'épousa pour mes attraits ... Je n'ai plus rien à t'offrir, tu ne vois plus qu'un squelette ... Je ne suis que l'ombre de Louise Dumaniant..... Je te dois la vie; si tu m'aimes, je suis encore au printemps de mon âge; tu me rendras ces charmes qui ne se sont flétris qu'en songeant à toi..» Après les reproches, que l'amour et l'amitié font toujours, Laurenci prend sa dot, sans rien dire à ses parens de la résurrection de Louise, part pour l'Angleterre, avec elle le vieux Jacques; ils se marient, ont deux enfans, et reviennent à Paris, au bout de trois ans. Laurenci, en retournant chez son père, voulut en vain lui persuader que Louise Dumaniant étoit une Anglaise, il reconnut madame la contrôleuse, voulut apprendre son histoire, et promit le secret à son fils. Elle étoit si belle avant son premier mariage, qu'elle avoit fixé l'attention de plus d'un voisin. Toutes les connoissances de Laurenci ne faisoient l'éloge de son épouse, qu'en l'assurant qu'elle ressembloit parfaitement à Louise Dumaniant ... La nouvelle de sa mort étoit si bien confirmée, qu'elle ne craignoit pas d'être reconnue, quoiqu'elle sût que le contrôleur vivoit encore.
Elle avoit été enlevée du tombeau avec célérité; libre, inconnue à sa famille, à qui elle se garda de rendre visite, elle éprouvoit une joie secrète de revoir les lieux où, sans la reconnoître, on la comparoit à elle-même. Jusqu'à ce moment, elle n'avoit pas encore rencontré son premier mari. Passant un jour dans le quartier où son convoi l'avoit conduite à l'église, un monsieur qui lui donnoit la main, la fit entrer pour lire le cénotaphe de celle à qui elle ressembloit. C'étoit dans une chapelle, près du maître-autel. Elle approche, voit son père à genoux, les yeux baignés de larmes, qui prioit pour elle ... Ce bon vieillard, les mains jointes, les yeux au ciel, se croyant seul, disoit: «Ô mon Dieu! pardonnez-moi cet hymen forcé ... Je l'ai rendue malheureuse, car j'ai creusé son tombeau pour satisfaire mon ambition. Innocente victime, modèle de candeur, d'obéissance et de beauté, tu reposes dans le sein de l'Éternel.... invoque-le pour ton père, plus aveugle que méchant.» Louise, satisfaite, lit son épitaphe, puis, fixe son père, qui ne se détourne pas. Au même instant le contrôleur, précédé du Suisse qui a reçu 20 louis pour la laisser enlever, conduit un de ses amis, pour voir le superbe mausolée de J. C., qui forme le chœur d'une des plus belles églises de Paris. Passant auprès de la chapelle, il dit d'un ton étouffé: C'est là que repose mon épouse, la belle Louise Dumaniant, dont je t'ai parlé tant de fois. À ces mots, M. Dumaniant se lève, salue son gendre, et fixe la jeune dame, qui feint de lire différentes inscriptions, pour que son embarras ne la trahisse point. Heureusement que Laurenci est absent. «Ah! dit M. Dumaniant, que je voudrois bien connoître l'honnête homme, dont la fille ressemble si bien à la mienne!» Après un moment d'examen.. «Mais, c'est elle.. Mon gendre.. Que dis-je? Elle est dans ce fatal caveau ...» Pendant qu'un torrent de larmes mouille ses cheveux blancs, son premier mari, M. le contrôleur, lui fait un grand salut, la fixe ... «Madame ... (à son ami, pendant qu'elle se retourne); mais c'est elle, trait pour trait, c'est elle.—Madame est-elle françoise?—M., j'arrive d'Angleterre, mon pays natal.»—Le contrôleur, la fixant toujours, à son ami ... «C'est le son de sa voix, sa taille, ses gestes, ses traits; c'est ma femme.... Oui, madame, voilà votre père et votre époux... M. Dumaniant s'approche de plus près:—Oui c'est ma fille, c'est ma Louise ... Je ne puis le croire et ne puis en douter.... Ma fille!... Ah! tire-moi d'inquiétude.. Ô Dieu.....» Le contrôleur.—Madame n'auroit-elle point été élevée en France?—Je suis surprise de toutes ces questions.—Sortons, monsieur, dit-elle à son cavalier, je suis Anglaise ... et ne puis m'empêcher de rire de ce nouveau genre de galanterie française.»
M. Dumaniant.—«Madame, vous avez les yeux bien fixes sur cette chapelle, elle vous rappelle sans doute des souvenirs inexplicables, et à nous, une peine que vous pouvez alléger ...»
—«Depuis mon arrivée d'Angleterre, voilà bien la première fois que je viens ici ... et je n'ai jamais eu pareille scène ... Messieurs, je suis épouse et mère, je suis étrangère, je suis enchantée de votre méprise, et je ne conçois rien à votre entêtement ... Qui voulez-vous que je sois?»
Le contrôleur et le père.—«Celle dont vous lisiez l'épitaphe, quand nous sommes arrivés..»
—«Quoi! elle est morte et enterrée depuis quatre ans, son époux lui a fait mettre cette belle inscription; et moi je suis cette personne..! Oh! les Anglais ont raison de dire que les Français sont fous.» À ces mots elle s'éloigne, monte dans un vis-à-vis, rentre chez elle, conte cette scène à Laurenci qui s'en amuse, d'autant mieux que personne ne connoît son secret que son père, car le vieux Jacques est mort, en revenant dans sa patrie.