Cependant M. le contrôleur a fait suivre la voiture; il sait qu'elle s'est arrêtée à la porte de Laurenci. Il envoie des espions dans le quartier, pour en apprendre plus long. S'il pouvoit s'assurer si Louise est encore dans sa bière, il ne feroit pas tant de recherches; mais, depuis quatre ans.. elle est en cendre.. Mais, son cercueil existe..... Descendons dans le caveau. Il suit cette idée folle.... trouve la bière déclouée ... et ne doute plus que sa femme n'ait été enlevée ... Il ignore comment.. N'importe.. Le ravisseur s'est décelé. Instances, promesses, argent, sont employés auprès du Suisse, qui pourroit savoir quelque chose de ce mystère ... Les émissaires reviennent annoncer que Laurenci est arrivé d'Angleterre, depuis un mois, avec une jeune personne qu'il dit être de Londres, avec qui il s'est marié, et dont il a deux enfans; qu'il est parti un mois après la mort de madame la contrôleuse ...; que, le jour de son enterrement, il assista au convoi..; qu'il resta le dernier à pleurer, appuyé sur les grilles de la chapelle, et abîmé de douleur; une de ses voisines a fait cette remarque ... Depuis ce moment, il avoit disparu jusqu'à son retour.. Le rusé contrôleur fit aussi-tôt venir le Suisse; se servant des notes qu'il avoit reçues, y mit un commentaire de cent louis, et apprit que, pour 25 louis, il avoit permis à un jeune homme, qui s'étoit dit l'amant de madame la contrôleuse, d'abord, de la voir, puis d'emporter son corps, dont il vouloit, dit-il, faire une momie; qu'un vieux domestique l'avoit aidé, et que ce rapt avoit été fait la nuit du jour qu'elle avoit été enterrée. M. Dumaniant vint à l'appui des preuves, en annonçant que Laurenci avoit sauvé sa fille, une fois qu'elle étoit tombée en léthargie, à la suite d'une mélancolie.

Il n'en fallut pas davantage au contrôleur. Dès le lendemain, il va chez Laurenci, y trouve Louise, rend compte des renseignemens qu'il s'est procurés, réclame sa femme, et s'oublie jusqu'à menacer de son crédit....—«Votre crédit, monsieur, peut faire incliner la balance de l'injustice. Mais, est-ce avec de l'or que je l'ai rappelée à la vie? Vous lui avez payé de somptueuses funérailles, et moi, j'ai tout sacrifié pour l'arracher du tombeau; que n'employiez-vous votre crédit pour lui rendre la vie ... Vous réclamez votre femme?.. Prenez-la, j'y consens, à condition que vous userez de votre crédit pour me payer ce que vous lui devez; et quand votre fortune pourroit vous rendre les droits que vous avez enfermés avec elle dans la poussière des tombeaux, n'auroit-elle aucune dette personnelle envers moi? Il faudra qu'elle repousse de son sein ces deux enfans, dont le père est son sauveur, son amant et son époux! Il faudra qu'elle foule aux pieds les sentimens les plus tendres. Si elle peut les étouffer, reprenez-la, monsieur, pour le supplice de vos vieux jours ... Votre hymen fut conclu par surprise, elle y donna un consentement forcé, le mien est le sceau de l'amour et de la reconnoissance; elle a auprès de moi le double titre d'épouse et de mère; elle vous doit la mort, elle me doit la vie...»

—«Oui, monsieur, dit Louise, je suis celle que vous soupçonnez; je vous appartins avant mon trépas, l'empire de l'hymen ne s'étend pas au-delà du tombeau. Montrez-moi les gages de notre union, montrez-moi nos enfans, leurs cris me feront balancer entre vous et Laurenci. Mais, voilà les gages de ma nouvelle existence ... Je ne me souviens de ma vie que depuis quatre ans. À cette époque, je ne connoissois qu'un tombeau.» Le contrôleur se retire, fait ébruiter cette affaire; la Sorbonne et la justice s'en saisissent. Laurenci, ne connoissant le droit français que d'après son cœur, comptoit gagner sa cause sans difficulté.

Le parlement, indécis, penchoit presque pour lui, par égard pour ses deux enfans, qui ne devoient pas être bâtards. Mais les deux amans avoient contracté ce second hymen, avec connoissance de cause; cette décision entraînoit des suites dangereuses. D'un autre côté, le contrôleur n'avoit point eu d'enfans avec Louise Dumaniant; elle ne vouloit plus le reconnoître pour son époux; elle l'avoit pris malgré elle, et par surprise; elle avoit le droit de se séparer. La Sorbonne trancha la difficulté, par ce texte du code sacré: Quod conjunxit Deus, homo non separet ... «Que l'homme ne sépare jamais ce que Dieu a uni.»

Les deux amans n'avoient pas attendu cette décision ... Ils étoient retournés à Londres, où ils restèrent jusqu'à la mort du contrôleur, qui décéda six mois après. Ils revinrent en France, firent légitimer leurs enfans et leur union, et vécurent en paix.

L'orateur prétendit que cet événement devoit être rangé au nombre des cas imprévus, ou plutôt imprévoyables; qu'il confirmoit la régle, en y faisant exception; que le parlement et la Sorbonne pouvoient faire ici une exception particulière à la loi. Mais cette question nous mèneroit trop loin, et le sablier vient d'être retourné pour la douzième fois, depuis le coucher du soleil.

Quatrième soirée.

20 mai.—Passage du Tropique.—Ce matin à trois heures nous avons passé le Tropique; j'en dirai un mot.

Les marins s'assemblent au moment où l'officier de quart annonce ce passage: si c'est pendant la nuit, on se porte en foule au lit des passagers qu'on réveille et qu'on fait monter sur le gaillard. Le plus vieux, plus ivrogne et plus rusé des matelots monte à la grande hune, s'affuble d'une couverture, entend du bruit, et comme dieu des mers de ces parages, veut reconnoître son monde avant de le laisser passer; il s'écrie d'une voix caduque: «Qui vient ici? Il y a long-tems que je n'ai vu personne; approchez, mes amis, que nous fassions connoissance et que je vous régénère.» À ces mots, le bonhomme Tropique descend à la première hune dans la chambre de son maître des cérémonies, demande aux voyageurs où ils vont, d'où ils viennent, s'ils ont des malades à bord; il fait chaud dans mon empire, ajoute-t-il; faites rafraîchir ces messieurs.» Il tombe à chaque passager une voie d'eau sur la tête. Pendant que tout le monde rit aux éclats, le bonhomme Tropique s'assied majestueusement pour débiter sa harangue, que l'on écoute dans le plus grand silence. «Vous êtes purs maintenant, et dignes d'être avec mon peuple; vos aïeux sont venus autrefois régénérer les rustiques habitans de la zone torride. Nous avions des trésors qui leur ont fait envie; ils nous les ont pris pour de l'eau bénite et des crucifix. Aujourd'hui, nous vous rendons le change, et vous nous devez des dragées.» Chaque baptisé paie l'amende avec un rire forcé: cette contrainte est l'image des horreurs commises dans le Pérou, où le soleil de Cusco éclaire à regret le tombeau des Incas et celui de deux millions d'indiens égorgés par les européens.

Nous allons donc habiter ce climat brûlant, dont parle Virgile, quand il nous décrit le globe céleste et terrestre, divisé en cinq bandelettes, au milieu desquelles est la route que le soleil ne quitte jamais, et d'où il échauffe tour-à-tour dans ses sinuosités les deux zones froides et tempérées.