À onze heures, une jeune cuisinière vient remplir sa cruche à la fontaine de l'hôpital. Notre homme la lorgne, l'accoste, lui fait sa déclaration.—«Ma fille, vous êtes aimable; vous me plaisez, nous ne nous connoissons ni l'un ni l'autre, ça n'y fait rien; j'ai quelque argent; je pars pour Cayenne; venez avec moi, je ferai votre bonheur. Il lui détaille les avantages promis, et se résume ainsi: Donnez-moi la main, nous vivrons ensemble.—Non, monsieur, je veux me marier.—Qu'à cela ne tienne, venez.—Je le voudrois bien, monsieur, mais mon maître va m'attendre.—Eh bien! ma fille, mettez-là votre cruche, et entrons dans la première église; vous savez que nous n'avons pas besoin de bans; les prêtres ont ordre de marier au plus vîte tous ceux qui se présentent pour l'établissement de Cayenne.» Ils vont à Saint-Louis; un des vicaires achevoit la messe d'onze heures; les futurs se prennent par la main, marchent au sanctuaire, donnent leurs noms au prêtre, sont mariés à l'issue de la messe, et s'en retournent faire leurs dispositions pour le voyage. La cuisinière revient un peu tard chez son maître, et lui dit en posant sa cruche: «Monsieur, donnez-moi, s'il vous plaît, mon compte.—Le voilà, ma fille; mais pourquoi veux-tu t'en aller?—Monsieur, c'est que je suis mariée.—Mariée! et depuis quand?—Tout-à-l'heure, monsieur, et je pars pour Cayenne.—Qu'est-ce que ce pays là?—Oh! monsieur, c'est une nouvelle découverte; on y trouve des mines d'or et d'argent, des diamans, du sucre, du café, du coton; dans deux ans on y fait sa fortune!—C'est fort bien, ma fille; mais d'où est ton mari?—De la Flandre autrichienne, à ce que je crois.—Depuis quel tems avez-vous fait connoissance?—Ce matin à la fontaine: il m'a parlé mariage; nous avons été à Saint-Louis; monsieur le vicaire a bâclé l'affaire, et voilà mon extrait de mariage.—Bien, ma fille, soyez heureux; c'est la misère qui épouse la pauvreté.»—Cette rencontre n'eut pas l'effet que le maître avoit prophétisé; ils vécurent dix ans à Cayenne, et revinrent en France avec quelqu'argent. Voilà de ces coups du sort qu'il nous faut espérer. Le soir, Villeneau capture un brik américain qui va porter des vivres à Surinam, colonie hollandaise avec qui nous sommes en paix.
11 juin. Le sous-lieutenant revient à bord; les administrateurs de Cayenne n'ont point reçu de lettre d'avis de notre arrivée; la colonie est dans la plus grande disette; ils sont fort embarrassés de nous; les matelots nous apportent des fruits du pays, qu'ils veulent nous vendre au poids de l'or. Monsieur Jagot est obligé de décréter un maximum. Nous débarquerons incessamment; mais nous serons veillés de près, car les autorités sont encore en rumeur de l'évasion de MM.
- Aubri, représentant du peuple (mort à Demerari.)
- Barthélemi, membre du directoire exécutif;
- De la Rue, représentant du peuple;
- Dossonville, inspecteur de police;
- Marais-le-Tellier, attaché à M. Barthélemi (mort dans l'évasion.)
- Pichegru;
- Ramel, commandant de la garde des conseils;
- Villot, représentant du peuple;
déportés sur la Vaillante, qui se sont sauvés à Surinam, dans la nuit du 3 du courant.
Une brume épaisse nous dérobe Cayenne et les montagnes voisines. Le mois de mai est ici la mousson pluvieuse; la rade est peu sûre, et les gros bâtimens ne peuvent approcher à plus de trois lieues du port. Les goëlettes qu'on nous envoie ne peuvent nous atteindre qu'au bout de vingt-quatre heures, encore a-t-il fallu les remorquer, au risque de voir périr une partie de nos canotiers. Nos malades, au nombre de 60, sont enfin partis ce matin 14 juin; une nouvelle embarcation en emporte ce soir autant.
15 juin. Nous voguons les derniers au port. Adieu, France ... Adieu, nos amis ... Songez à nous.... Nous sommes déjà loin de la frégate. Quel regard nous lançons à ce fatal bâtiment! Le cerbère qui le commande mériteroit bien le sort de Lalier. Qu'il nous tarde de mettre pied à terre! Les montagnes s'approchent..... Quel beau tapis de verdure! Nos cœurs s'élancent dans ces vastes forêts.... Y serons-nous libres....? Nos nouveaux pilotes sont honnêtes, mais aucun d'eux ne répond à cette question. Nous voilà à l'embouchure de la rivière; voilà le fort, les cases, le port, les bateaux rangés et ancrés sur le rivage; quelles masures de boue et de crachat ces nids à rats croulent.... Voilà Cayenne; il est cinq heures et demie: nous voilà donc au port le pied sur la grève; nous sommes à 1500 lieues de Rochefort, à 1632 de Paris; quelle réception allons-nous avoir après 45 jours de traversée, trois mois d'embarquement et 3325 lieues de route?
Fin de la seconde partie.
VOYAGE
À CAYENNE.
TROISIÈME PARTIE.
O socii (neque enim ignari sumus antè malorum),
O passi graviora! dabit Deus his quoque finem.
Vos et Scylleam rabiem, penitusque sonantes
Accestis scopulos, vos et Cyclopea saxa
Experti: revocate animos mœstumque timorem
Mittite, forsan et hœc olim meminisse juvabit.