Æneid., lib. I. v. 198.

Courage, mes amis, dans nos nouveaux revers,
Dieu nous visitera dans ces vastes déserts:
Heurtés sur les rochers, ensevelis sous l'onde,
Après une infortune à nulle autre seconde,
Nous vivons.... Ô jour cher à notre souvenir!
L'innocent dans les fers, sème un doux avenir.

Entrée à Cayenne. Description du pays. Mœurs des Indiens, des blancs, des noirs. Caractère et habitude des colons. Autorité des agens. Traitement des déportés. De l'établissement de la colonie de 1763 en parallèle avec celui des exilés de 1797, dans les déserts de Kourou, Synnamari, Konanama, etc.

La goëlette est à l'ancre: une foule de monde accourt au rivage, un fort détachement de blancs et de noirs borde les deux parapets du pont de charpente, où nous montons par une échelle de meunier; les soldats serrent les rangs. Les haillons qui nous couvrent, la misère empreinte sur nos fronts, notre air déconcerté et inquiet, réveillent l'attention des spectateurs; au bout de quelques minutes, la joie d'avoir enfin touché la terre nous rend à nous-mêmes, nos pieds incertains cherchent l'équilibre, comme si nous étions ballottés par un roulis; nos nerfs, continuellement tendus, se dilatent; enfin nous étendons nos membres, comme le cerf dont les jambes roides à la sortie d'un étang, se refont après quelques heures de repos. Des yeux avides nous toisent ... Quels êtres, grand Dieu!..... sont-ce des hommes ou des bêtes fauves? Parmi cette race nuancée de toutes couleurs, quelques européennes nous fixent avec cet intérêt que les âmes sensibles prennent aux malheureux. La milice noire, les pieds nus, plats et épatés comme un éléphant, revêtue d'un mauvais juste-au-corps blanc et d'un large pantalon de même couleur, qui contrastent avec les traits des figures gaufrées, nous traite plus impitoyablement que les grenadiers d'Alsace, à peine nous est-il permis de lever les yeux..... Nous dépassons les remparts, la foule de peuple qui nous suit obstrue le passage; nous entrons dans une grande maison au milieu de la principale rue, la populace noire est sous nos fenêtres, assise et entassée l'une sur l'autre, comme les gouvernantes et les batteurs de pavés en Europe auprès des marionnettes ou des loges d'animaux curieux. Je reviendrai sur ces objets. Nous voilà dans une prison un peu plus spacieuse que l'entrepont de la Décade; Villeneau sur le balcon d'une grande maison au milieu des élégantes de cette ville, nous fixoit à notre passage avec une pitié orgueilleuse..... On nous distribue des hamacs; nous logeons au grenier; des nègres nous commandent, nous gardent et nous servent; on prend nos noms. Les seize premiers ont été conduits chez l'agent; les municipaux se transportent dans notre prison, avec une toise pour nous mesurer comme si nous devions tirer à la milice.

LIBERTÉ.——ÉGALITÉ.

Extrait des procès-verbaux de débarquemens à Cayenne des cent quatre-vingt-treize déportés par la frégate la Décade, commandée par le citoyen Villeneau, capitaine de frégate.

«Ces jours-ci 25, 26 et 27 prairial an VI de la république française (13, 14 et 15 juin 1798), nous commissaires exécutifs près l'administration centrale du département de la Guyane française, en vertu d'une lettre à nous remise par le citoyen agent du directoire en cette colonie, et à nous écrite par le citoyen Boischot commissaire exécutif de Rochefort, par laquelle il nous donne avis qu'il sera déporté, par la frégate la Décade, cent quatre-vingt-treize condamnés, qui nous seront remis par le citoyen Villeneau commandant de ladite frégate. À cet effet, sur l'avis qui nous a été donné le 25, que cinquante-cinq de ces condamnés[13] (c'étoient les malades), venoient d'être débarqués par le citoyen la Marillière, capitaine de la goëlette l'Agile, qui avoit été les prendre à bord de la frégate; nous les avons fait conduire, sous bonne et sûre garde, à l'hôpital civil et militaire de cette colonie. Sur un autre avis à nous donné les 26 et 27 du même mois, par les capitaines la Marillière et le Danseur; le dernier commandant la goëlette la Victoire et l'autre l'Agile, ayant à leurs bords soixante-huit individus faisant partie des cent quatre-vingt-treize condamnés, et soixante-dix faisant le complément; nous sommes transportés à la maison le Comte dite la Cigoigne, sise dans la grande rue, le 28 du même mois, où ils avoient été conduits la veille par un détachement de force armée, à l'effet de prendre les noms, prénoms, professions et signalemens desdits condamnés, ce à quoi nous avons procédé en présence du chef du deuxième bataillon (c'est-à-dire du bataillon nègre), de l'officier de santé et du commandant de la force armée. Signé la Borde commissaire du directoire exécutif, Lerch chef de bataillon, Noyer officier de santé, Desvieux commandant en chef de la force armée, faisant fonctions de commandant de place.»

Il semble au lecteur que ce devroit être ici la place de la liste des déportés; je la transcrirai ailleurs, pour être plus à portée de mettre à la suite de chaque personne, les événemens, la cause de sa déportation, un précis de son existence et de ses malheurs; quand nous aurons pris racine sur ce sol, ou qu'il aura dévoré une grande partie de nous, alors si je survis, je mettrai ma liste au net avec le plus grand soin, bien convaincu d'après mon cœur, que cette partie présentera le plus tendre intérêt aux familles de mes compagnons d'infortune.

Maintenant que nous sommes toisés et signalés, montons sur la galerie pour passer en revue le peuple de Cayenne; cet examen nous tiendra lieu de soirée. Aujourd'hui que nous voilà rendus, les soirées ne seront plus les entretiens oisifs d'une ennuyeuse journée; nous ne compterons plus les nœuds que nous filerons par heure; mais la misère et l'abandonnement dont les cables sont bien plus longs et plus forts que ceux des vaisseaux à trois ponts. J'ai déjà crayonné en gros l'accoutrement des sauvages qui sont venus à notre bord le lendemain que nous mouillâmes, ceux-là étoient confus en notre présence; nous sommes donnés en spectacle à ceux-ci; la scène est un peu différente. Nous pouvons dormir tranquilles, car nous avons une forte patrouille qui nous veille jour et nuit; le peuple noir ne désempare pas; l'odeur de ces boucs nous infecte, chacun de nous peu accoutumé au fumet d'un gibier si semblable au corbeau du pays, jure sa parole d'honneur que la virginité ne sera jamais un fardeau pour lui auprès de pareils objets; pour nous guérir du mal d'amour, l'une couvre la laine noire de sa tête d'un vieux mouchoir tout déchiré; celle-ci laisse pendre jusqu'au bas de sa ceinture deux flasques vessies toutes plissées et rembrunies de quelques gouttes de sirop de tabac, loin de relever ses pendeloques elle les écrase tant qu'elle peut, pour les faire descendre jusqu'à ses genoux. La coquetterie des négresses, entre deux âges, consiste à porter de longues mamelles; cet abandon prouve qu'elles ont eu beaucoup d'enfans, qu'elles ont beaucoup de compères et qu'elles ne sont pas encore stériles, c'est un porte-respect pour les marmots qu'on appelle ici petit monde. La loi de Judas, canton d'Afrique d'où elles sortent, accorde des honneurs et des privilèges à toutes les filles ou femmes qui sont fécondes (c'étoit la loi de Propagande en 1793.)

Ces individus à figure humaine portent un profond respect à la vieillesse, et nos européens policés auroient besoin de prendre ici des leçons. Chez nous on craint l'âge avancé, parce qu'on craint l'abandon; ici on l'attend, ou plutôt on l'espère: c'est l'époque des prévenances, du repos, du respect et d'une paisible jouissance. Le vieux nègre dans sa case, au sein d'une très-nombreuse famille d'enfans et de petits-enfans, commande en roi; aussi les hommes décrépits, loin de vouloir se rajeunir comme nos grisons de France, portent à cinquante ans une jarretière blanche à leur genou, pour avertir qu'ils sont parvenus au terme de leur carrière. Alors ils se font appeler grand-papa, et à soixante ans apa, qui dans leur jargon signifie patriarche.