Ce vieillard est de Caen; il a épousé en premières noces, une demoiselle de Châteaudun: il est privé de la vue, il me serre les mains en pleurant de joie, de ce que je lui apprends de la famille de sa première femme nommée Beaufour. Comme il est contemporain de Préfontaine, nous parlons du cimetière; et il nous met sur la colonie de 1763. «Quoique Préfontaine fût mon ennemi, dit-il, je lui rendrai justice, il n'est pas cause des malheurs de la colonie de 1763. Si le ministre Choiseul l'eût écouté, Cayenne et Kourou seroient florissans; il avoit demandé trois cents ouvriers, et des nègres à proportion pour leur apprêter l'ouvrage; chaque année en ayant fourni un pareil nombre, auroit fait affluer les étrangers; la Guyane inculte et hérissée de piquans, se fût peuplée peu-à-peu; le commerce et l'industrie auroient donné la main aux arts; la grande terre seroit devenue aussi habitable que Cayenne; nous aurions remonté le haut des rivières sans nous borner aux côtes: pour cela, il falloit marcher pas à pas, c'étoit le moyen de trouver des mines d'or dans la fertilité inépuisable de ce sol. Le gouvernement français voulut agir plus en grand, afin de recueillir tout de suite le fruit de son entreprise. Il ouvrit un champ vaste à l'ambition et à la cupidité. Le sol de la Guyane, renommé depuis un siècle, servit à faire revivre le système de Law sous une autre forme. Chaque particulier reçut une promesse de tant d'arpens de terre qu'il pourroit cultiver avec les avances de l'état, à qui il remettroit, ou ses propriétés en France, ou une somme remboursable à Cayenne. Si la colonie réussissoit, cent mille particuliers venoient déposer leurs fortunes au trésor royal pour acheter des terres dans la Guyane; ainsi le gouvernement vendoit cher à gage un désert inculte; d'ailleurs c'étoit un asile pour les Canadiens, dont le pays venoit de tomber au pouvoir des Anglais. Si la colonie ne réussissoit pas, on s'en prenoit au gouverneur qui ne manquoit pas de fonds pour cette grande entreprise; voilà les vues secrètes que la politique donne au cabinet de France.
»Les quinze mille hommes débarqués ici, et aux îles du Salut ou du Diable, à trois lieues en mer, ont été gardés dans l'intention de les acclimater, puis de les faire travailler quand ils auroient passé à l'épreuve des maladies du pays. Cette colonie de Kourou a coûté trente-trois millions; tout a échoué par la mauvaise administration des chefs et par le brigandage des commis et des fournisseurs, et plus encore par la mésintelligence de Turgot et de Chanvalon. Le premier vouloit commander au second qui se croyoit maître absolu. Il avoit donné pour limite aux débarqués, tout le terrain de la rive gauche de la rivière Kourou jusqu'à l'anse. Cette forêt qui nous obstrue le jour, étoit rasée jusqu'aux rochers. J'ai vu ces déserts aussi fréquentés que le jardin du palais Royal....... Des dames en robe traînante, des messieurs à plumet, marchoient d'un pas léger jusqu'à l'anse; et Kourou offrit pendant un mois le coup-d'œil le plus galant et le plus magnifique; on y avoit amené jusqu'à des filles de joie. Mais comme on avoit été pris au dépourvu, les Karbets n'étoient pas assez vastes, trois et quatre cents personnes logeoient ensemble. La peste commença son ravage, les fièvres du pays s'y joignirent, et la mort frappa indistinctement. Au bout de six mois, dix mille hommes périrent tant aux islets qu'ici; Turgot fit prendre Chanvalon la nuit de Noël, quand la mort étoit lasse de moissonner. La Guyane est toujours un pays mal-sain qui dévore dans l'année la moitié de ceux qu'on y envoie. Vos ennemis qui connoissent bien ce séjour, espèrent qu'il n'échappera aucun de vous; ils se trompent sans doute, mais ils avoient sous les yeux le tableau de ceux qui ont survécu à cette déportation volontaire.
Jusqu'au 22 décembre 1763, époque de l'arrivée de Chanvalon, 15,560 personnes; au 24 décembre 1764, 2,000 rembarqués même année. Établis à Synamari, 200. 100 morts dans la même année. 100 enrôlés dans les bataillons.
260 répartis à Cayenne et dans les autres cantons.
En 1765, 300 vivans y compris les enfans nés depuis l'établissement de la colonie.
Total général des morts de 1763 à 1764 13,060
Rembarqués 2,000
Vivans jusqu'à ce jour 30 sur. 15,560
»Cayenne et les cantons de la Guyane ne contiennent pas plus de 800 blancs, y compris les enfans. Les quatre cinquièmes trois quarts sont des Européens débarqués depuis cette époque; ainsi ces quinze mille malheureux, tous à la fleur de leur âge, sont morts sans postérité. Les ravages de la peste étoient si effrayans, qu'aucun registre de décès n'a été tenu, par la mort subite du premier, du second, du troisième, du quatrième, du cinquième, du sixième commis à qui la cédule étoit remise. Celui qu'on dressa l'année suivante à Cayenne, fut rédigé sur le témoignage de deux personnes prises au hasard parmi ceux qui restoient: de-là les contestations qui ont divisé tant de familles en France et en Canada.»
Ce tableau effrayant est peut-être l'image de la destinée des déportés à Konanama! Le vieillard nous détailla ensuite les causes de l'épidémie qui les moissonna, leur destination, leur genre de vie, l'arrestation de Chanvalon par Turgot qui le fit prendre au milieu d'un grand repas. Pendant son récit, je me grattois les pieds de toutes mes forces; madame Colin et sa demoiselle, se mirent à rire, appellèrent une négresse et lui dirent de m'arracher les chatouilleuses de la colonie de 1763. Elle s'arme d'une épingle bien pointue, m'assujétit le pied sur son genou, me coupe les ongles jusques dans la chair vive, y cerne une fosse ronde de la largeur d'une lentille, d'où elle tire un sac blanc. J'apperçois un insecte de la grosseur d'une pointe d'aiguille; le sac est la maison que l'animal s'est bâtie entre cuir et chair; il est plein d'œufs qui échappent à nos yeux, ce qui me feroit croire que Mallesieux avec un bon microscope a pu voir des milliers d'animaux sur la pointe d'une aiguille. La démangeaison que j'éprouvois étoit occasionnée par la trompe incisive de ce petit animal. Son extraction me fit beaucoup de mal, c'est l'amusette des créoles, mon pied en étoit couvert; la négresse fut plus d'une demi-heure à m'arracher ces piquans de cendre appellés chiques et niques. Elle frotta mes pieds sanglans avec de l'huile amère de Carapa. Cet incident nous remit sur la question de la colonie de 1763. «Nos créoles, reprit le vieillard, vous caresseront ainsi jusqu'à ce que vous soyez acclimaté; ayez soin de visiter vos pieds tous les jours; sans cette précaution, au bout d'un certain tems, ces insectes engendreroient des vers, et la gangrène suivroit. Ce fléau a moissonné une grande partie des colons de 63. La mal-propreté des Karbets, le nombre des malades, la sensibilité de quelques-uns qui pleuroient pour une égratignure, firent pulluler cette vermine au-delà de ce qu'on imagine. Enfin elles s'attachèrent aux parties internes de la génération; plusieurs femmes furent rongées de vers, et finirent de la manière la plus déplorable. En peu de jours, une seule chique entreprend toute une partie du corps, elle ne meurt jamais sans avoir été extirpée et écrasée. Un capucin arrivé ici, qui avoit lu ce qu'en dit le père Labat, voulut retourner en France avec une de ces chatouilleuses; elle lui occasionna un malingre si compliqué, qu'on fut obligé de lui couper la jambe avant qu'il mît pied à terre. Joignez à ce fléau, la peste, les fièvres chaudes et putrides, les ravages de la mort vous étonneront moins; ils ne vivoient que de salaisons; le scorbut gagnoit les Karbets, et la mortalité fut si grande, que, soir et matin, un cabrouet ou tombereau, précédé d'une sonnette passoit dans le village avec quatre chargeurs, qui crioient: Mettez vos morts à la porte.