»On rangeoit les colons en deux classes: les pauvres, les ouvriers et les vagabonds étoient injustement confondus et engagés pour trois ans au service de ceux qui avoient laissé leurs biens ou leur argent en France; on les avoit relégués sur les islets ou sur la côte, et leur liberté étoit beaucoup plus restreinte que celle des riches, des protégés et des bailleurs de fonds qui approchoient un peu Chanvalon et sa cour débordée, ils étoient si affamés d'alimens frais, qu'un cambusier de vaisseau s'étant avisé de faire la recherche aux rats, gagna 20,000 liv. à ce genre de chasse, en vendant ce gibier jusqu'à vingt sols la pièce. (Je me suis convaincu de cette vérité dans mes voyages, j'en trouverai la preuve chez mes compagnons dans le désert). Turgot fut instruit de ces horreurs, la cour lui avoit donné carte blanche, il fit entourer le gouvernement pendant qu'on chantoit la messe de minuit; deux compagnies de grenadiers se saisirent de Chanvalon et de tous ses commis, les conduisirent à Cayenne, et prirent leurs registres. Préfontaine fut arrêté le même jour, et suivit Chanvalon; le contrôleur seul, nommé Terdisien, si connu par ses talens dans la musique, ne fut pas mis en prison par la régularité de ses comptes. Ce singulier personnage, reprit le bonhomme en riant, mérite une digression dans ce récit:
»Il devoit sa fortune à son archet; les dames de France l'ayant appellé pour jouer, il brisa son violon, disant que le talent étoit fils de la liberté. Madame Chanvalon l'ayant prié un jour de jouer à sa considération, il se leva brusquement de table, et ne reparut plus de huit jours. Après cette boutade, il vint à un grand repas où un célèbre musicien étoit invité. Des violons étoient suspendus çà et là dans le salon où il n'y avoit encore personne; il pince les cordes, en trouve un à sa fantaisie, s'enferme seul dans un cabinet, et joue jusqu'à la moitié du dîner. Il s'enfermoit souvent dans les casernes pour divertir les ouvriers, et cessoit à l'instant où un amateur s'arrêtoit pour l'écouter[20]. Il ne se piquoit de talent qu'avec son égal ou avec son maître. Un jour, en passant dans la rue Coquillière à Paris, il entend un musicien qui essayoit le menuet qu'il avoit composé. Il monte, lui dit d'un air niais, «M., je voudrois me perfectionner dans le violon, me donneriez-vous quelques leçons?» L'autre accepte la proposition; Tardisien demande un instrument, manie son archet comme un écolier, et feint de s'accorder avec son maître qui met le menuet sur le pupitre, en disant, «Voilà un morceau bien difficile à exécuter.» Tous deux essaient un moment; après quelques coups d'archets, l'écolier tourne le dos au pupitre, et joue le menuet en compositeur.—Vous êtes Tardisien, ou le diable,» dit l'autre en jetant son violon; Tardisien gagna la porte, et laissa un louis pour sa leçon.
»Turgot, qui le respectoit, lui dit après l'apurement de ses comptes: «Je suis enchanté M., de vous trouver aussi intact.» Il repassa librement en France, tandis que Chanvalon fut trop heureux d'être relégué pour sa vie au mont St.-Michel en Bretagne. Préfontaine en fut quitte pour quelques tonneaux de sucre qu'il donna à son rapporteur, pour obtenir la justice qu'il méritoit sans cela.»
Voilà une journée bien employée, si nous pouvions bien reposer la nuit ...
Ce climat n'offre que l'aspect de l'intérieur d'un tombeau. Nous ne pouvons dormir ni jour, ni nuit, des nuées d'insectes se reposent sur les cases au commencement et à la fin de l'hivernage. Les bords de la mer, des étangs, des rivières sont noirs de petits vers qui se retirent à l'écart, changent d'existence et de peau dans moins d'une heure, pour prendre des ailes, de très-longues pattes plus fines que la soie, un aiguillon ou couteau pointu et tranchant, et une trompe aspirante pour pomper le sang dont leur dard a brisé l'enveloppe; ils occasionnent d'abord une crispation peu sensible, qui devient bientôt insupportable par l'avidité de l'animal qui enfonce la conque de sa trompe qu'il élargit encore pour se plonger tout entier dans le sang. Si vous le laissez boire jusqu'à la satiété, il se gonfle au point de ne pouvoir plus s'envoler. L'air pénètre dans la petite incision qu'il a faite; le peu de sang extravasé occasionne une petite tumeur et une démangeaison cruelle, ou plutôt une brûlure par la multiplicité des plaies; la saleté des ongles et la malignité de l'air font dégénérer l'égratignure en malingre. Si on veut y remédier en se frottant de jus de citron, l'acidité de ce fruit ne fait pas moins souffrir, et éloigne le sommeil. Les prairies, les bois, les maisons sont pleines de mouches ignées; ces essaims lumineux ressemblent à des gouttes de feu aussi nombreuses que les étangs de pluie que décharge une nuée d'orage. L'horison embrasé offre un spectacle majestueux et redoutable, les moustiques ou brûlots, les makes, les maringouins, dont la piqûre est celle des cousins en France, nous forcent de devenir naturalistes. Nous n'avions point éprouvé ces incommodités à Cayenne, la fumée de la ville met en fuite ce nuage assassin. Ici il faut mettre un voile épais sur ses yeux et allumer du feu avec du bois vert ou des filandres de coco, pour boucaner la chambre; les maringouins enivrés, se tapissent contre les murs. Quand on est jaloux de s'encenser, on arrache la gomme du thurifer, ou bien on casse ses branches; ce bois si vanté par la reine de Saba, est un grand arbre si commun ici, que les habitans le regardent comme de mauvais bois; ainsi on s'embaume en chassant les maringouins, mais les makes ne s'en vont qu'à la fumée du piment cacarrat, espèce de poivre du pays. Le soleil nous brûle durant le jour, les insectes nous dévorent pendant la nuit, le chagrin est toujours à nos côtés.
Notre jardin est bien enclos; les citronniers sont taillés, le commerce s'anime, mais Cardine tombe malade. La mauvaise nourriture et la chaleur excessive de cette plage couverte de sable, altèrent notre santé. Nous ne pouvons rien semer que dans l'hiver; notre petit enclos est peu productif, et les légumes y viennent difficilement, comme à Cayenne; l'été les tue, et les avalasses de l'hiver tiennent les graines sous l'eau, et souvent les entraînent; car les torrens viennent jusques dans notre case; d'ailleurs, les légumes seront maigres et filandreux, malgré les soins de notre jardinier qui a déjà les jambes perdues de chiques, et qui crache le sang. Si nous quittons ce séjour, nous ne pourrons pas pleurer ses oignons et ses aulx, car il n'y croît que de mauvaises petites échalotes, des choux verts et petits, des carottes galeuses, d'excellens melons; et en tout tems, des ignames rouges et blancs, gros comme nos topinambours, également farineux et d'un doux agréable, des ananas, fruit délicieux, dont la tige d'un vert plus foncé que nos artichauts, est armée de piquans et présente pour fruit un cône rond en pain de sucre d'un pied de haut, couronné d'une tige verte et armée extérieurement de bosses régulières et de piquans distribués intérieurement en alvéoles; ce fruit, le plus beau qu'on puisse voir, orne et parfume la table. C'est une offrande que le vice-roi du Mexique envoie au roi d'Espagne, qui ne peut jamais le manger aussi bon que sur les lieux. La plante qui le produit, talle et ne s'élève pas à plus de deux pieds de terre. L'ananas est si corrosif avant sa maturité, qu'en trois jours il fond une lame de couteau qu'on y enfonce. Nous manquons de tafia, je vais en chercher à la sucrerie de Pariacabo, dont la case est sur une haute montagne entourée de superbes cafiers chargés de fleurs et de cerises vertes, et en maturité, qui sont très-bonnes à manger. Ces cerises ou enveloppes de café, sont douces et fournissent une fève enveloppée d'un parchemin; on la partage en deux, pour l'envoyer en Europe. Voici l'origine de la découverte et de l'envoi du café de l'Arabie en Europe et en Amérique: On prétend qu'un troupeau de moutons ayant découvert un bois de cafiers chargés de cerises mûres, se mit à les brouter; et que chaque soir le berger étoit étonné de voir ses moutons sauter en retournant à la bergerie; il les suivit, goûta à ces cerises, se sentit beaucoup plus léger, fut surpris de retrouver au noyau le même goût qu'à la pulpe du fruit, s'avisa de le faire groler, en flaira le parfum, et fit part de sa découverte à un Morlak qui en prit pour ne pas s'endormir durant ses longues méditations; l'usage du café passa bientôt de l'Asie à l'Afrique, à l'Europe et dans les deux mondes. Les Hollandais étant parvenus à en élever en Europe dans des serres chaudes, et en ayant fait part à la France, ces espèces d'entrepôts ont fourni les premiers pieds qui ont été transportés en Amérique. L'île de la Martinique a reçu les siens du jardin des Plantes de Paris; mais si l'on en croit une tradition assez généralement adoptée, ceux de Cayenne lui ont été apportés de Surinam. On raconte que des soldats de la garnison ayant déserté et passé dans cette colonie hollandaise, se repentirent ensuite de leur faute; et que désirant rentrer sous leurs drapeaux, ils apportèrent au gouvernement de Cayenne quelques graines de café que l'on commençoit à cultiver dans la colonie de Surinam; qu'ils obtinrent leur grâce en faveur du service qu'ils rendoient à Cayenne, et des avantages qu'elle pourroit retirer de cette culture: on dit aussi que cet événement est arrivé pendant que M. de la Motte Aigron y commandoit en chef; ce qui se rapporteroit à l'année 1715 ou 1716. Quoi qu'il en soit, on voit par une ordonnance de MM. les administrateurs, en date du 6 décembre 1722, qu'à cette époque «les succès de la culture des cafiers étoient regardés comme certains, et que plusieurs habitans en avoient des pépinières.»
Le café de Cayenne est de fort bonne qualité: il croît dans toutes les terres hautes; il dégénère bientôt dans celles qui sont médiocres, et ne vient bien que dans les meilleures. Comme ces dernières sont rares, il y a peu de grands plantages en cafiers dans la colonie. Ces arbres étant plantés et entretenus avec les soins que ce genre de culture exige, y réussissent aussi bien que chez les Hollandais de Surinam et de Demerari; mais le café est d'une qualité inférieure. Au haut de la montagne, le cacoyer étend ses branches éparses, et cache, sous ses grandes feuilles, son fruit brun, entouré d'une sève baveuse et douce, enfermée dans une calotte sphéroïde canelée. Il y a lieu de croire que le cacoyer est naturel à la Guyane: du moins est-il vrai que l'on en connoît ici une forêt assez étendue; elle est située au-delà des sources de l'Oyapok sur les bords d'une branche du Yari, qui se rend dans les fleuves des Amazones. On croit que l'espèce des cacoyers que l'on cultive dans cette colonie vient originairement de cette forêt, parce que les naturels du pays, établis sur les bords de l'Oyapoc, ont fait plusieurs voyages dans cette partie, soit d'eux-mêmes pour visiter d'autres nations, soit lorsqu'on les y envoyoit exprès pour en rapporter des graines de cacao, lorsque le prix de cette denrée pouvoit supporter les frais de ces voyages, qui ne sont jamais dispendieux pour ces gens-là.
Au bas de la montagne est l'arbre-à-pain qui végète entre deux gorges, c'est le marronnier des Indes orientales: il est étouffé par des plants d'indigo sauvage; voici quelques notions sur cette plante:
Les naturalistes l'appellent anil; sa feuille d'un vert pâle, est sphéroïde, lisse; sa fleur jaune est en petits bouquets et en grappes; sa racine est très-utile dans les maladies bilieuses; infusée dans de l'eau, elle charie l'humeur par les voies excrémentaires. Cette plante vient sans culture ici comme dans les autres parties de la colonie peu éloignées de la mer, dont le sol est mêlé de sable et de sel. Cette espèce d'herbe s'appelle indigo-bâtard, qui n'est pas moins estimé que l'indigo-franc; ce dernier a la feuille comme notre trèfle, est de la même verdure, mais sa fleur est rouge-violet sans odeur: la culture de cette denrée a été entreprise plusieurs fois dans cette colonie, et suivie avec beaucoup d'ardeur; mais pendant long-tems ceux qui s'y étoient livrés, séduits d'abord par de belles espérances, ont été obligés de l'abandonner après avoir fait d'assez grands sacrifices sans précaution et en pure perte. S'ils avoient voulu suivre les conseils de l'ingénieur Guisan, et donner aux fossés la profondeur nécessaire et la surface aux chaussées; la mer n'eût pas englouti les plantages, et le roi n'eût pas perdu plus de 280,000 francs.
Il est vrai que l'herbe dont on tire l'indigo use beaucoup la terre, parce qu'on coupe cette herbe cinq à six fois l'année pour la manufacturer, et que les terres de la Guyane sont très-détériorées par les pluies prodigieuses qui y tombent pendant plusieurs mois de l'année et par le soleil brûlant de l'été, lorsqu'elles y sont exposées. D'après cela on voit qu'il n'étoit pas étonnant qu'un plantage de cette nature commençât par donner d'abord des récoltes très-flatteuses, et qu'ensuite les plants venant à dégénérer, ses produits diminuassent très-rapidement. Cette observation conduisoit naturellement à en faire une autre; c'est que les pluies qui entraînent avec elles les parties les plus végétales des terres élevées et les débris de leurs productions, doivent les déposer sur les terrains les plus bas, c'est-à-dire dans les marécages: ces détrimens accumulés doivent donc y déposer un sédiment très-propre à faire des cultures permanentes. Ces marécages sont ordinairement désignés dans la colonie sous le nom de terres basses. On en distingue de deux sortes; les unes sont des espèces de bassins, presque tous entourés de terres hautes et dans lesquelles les eaux de la mer ne parviennent jamais; les autres se trouvent à portée des côtes ou sur les bords des rivières; les marées ont beaucoup contribué à la formation de ces dernières par les couches de vase qu'elles y ont déposées. C'est en faisant des dessèchemens dans ces deux sortes de marécages, que l'on étoit parvenu, avant la révolution, à cultiver l'indigo avec assez de succès, particulièrement sur les bords d'Approuague. Il seroit très-possible que malgré la bonté de ces terres, la plante qui donne cette denrée, n'y crût pas toujours avec la même vigueur; on ne doit pas même s'en flatter; mais il doit suffire pour le cultivateur qu'elle s'y soutienne assez de tems pour lui donner les moyens d'entreprendre une culture plus riche. On sait que presque toutes les habitations à sucre de Saint-Domingue ont commencé par être indigoteries. Montons à Pariacabo.