[7]: Voici notre réveil et notre coucher:
Air: de l'Enfant trouvé.
LE SOLEIL SE PLONGEOIT DANS L'ONDE.
Maurice jadis eut un temple
Dans cet asyle des soupirs:
Et ces voûtes que je contemple
Enserrent de nouveaux martyrs;
J'apperçois ici cent victimes
Sous le même fer des traitans,
Mes amis, quels sont donc vos crimes?
C'est d'être tous honnêtes gens.
Si cette lampe sépulcrale
Éclaire ici toute l'horreur
D'une longue nuit infernale,
C'est par une insigne faveur....
De leur humanité barbare
Nous demandons vengeance aux Dieux.
Non, non, le séjour du Ténare,
N'offriroit rien de plus affreux.
Quel nuage épais et rougeâtre
Borde l'horison de la nuit!
La mort livide au teint grisâtre
Voltige dans notre réduit;
Et la peste, sa fille aînée,
Sort de notre enfer infecté,
Aidant sa mère décharnée
Qui frappe avec humanité!....
Grand Dieu, quel lugubre silence!
Reposons donc quelques instans;
Oui, mes amis, car l'innocence
Repose au milieu des tourmens.
Aux premiers rayons de l'aurore,
Chacun se dit en s'éveillant:
Ah! si nous respirons encore,
L'Éternel lui seul sait comment.
[8]: La résistance que l'air atmosphérique éprouve pour se renouveler dans notre dortoir, est en raison directe de la pesanteur du méphytisme et du peu d'espace qu'il y trouve. Ce fluide ressemble à l'eau: si un verre étoit à moitié plein de liqueur vaseuse, l'eau claire laisseroit la vase au fond, qui occuperoit une place fixe, d'où je conclus que ceux qui sont au milieu ne respirent pas même une ligne d'air atmosphérique. Sur 193, le tiers qui couche auprès des écoutilles a suffisamment d'air à respirer; le second tiers qui se trouve entre deux, respire un air à moitié corrompu, et l'autre qui se trouve au milieu, nage dans le méphytisme.
[9]: La surveille de notre départ, notre major reçut avis de constater l'âge et les infirmités de chacun; je lui présentai M. Doru qui avoit alors soixante-sept ans. Hélas, nous dit-il, cette injonction est pour la forme, j'ai des ordres précis de ne reconnoître ni infirmes ni sexagénaires, mon billet ne vous exempteroit pas, et je serois destitué en vous le donnant.
[10]: Villeneau, aussi détesté de son équipage que de nous, ordonnoit cette rigidité sous peine de destitution, à ce que nous ont dit ses officiers qui nous parloient en son absence. L'équipage s'y prêtoit avec répugnance. M. Jagot, lieutenant, a beaucoup modéré son despotisme. Je dois particulièrement de la reconnoissance aux sous-lieutenans, MM. Bourra et Pranpin, qui ont souvent partagé leur souper avec moi. Ils ont humanisé le capitaine d'armes Chotard, et j'ai eu seul la liberté de rester le soir sur le pont, autant de tems que je voulois: on m'a même assuré que M. Villeneau, en montant un jour sur son gaillard, tandis que je chantois en ronde près du grand cabestan, écouta de loin, et dit: «Je plains vraiment celui-là, il n'est déporté que pour des chansons.»