Ces dîners et ces fêtes ne dureront pas long-tems. La maladie nous a déjà entamés. Nos vivres sont à moitié consommés; nous ne vendons plus rien; nous n'avons point de plantage, point de canot pour aller à la pêche, point de nègres chasseurs, point de cultivateurs. Givri et Noiron, qui sont très-malades, ont trouvé à se placer chez le maire du canton, celui de Makouria se charge de Pavy, qui ne se porte pas mieux. Cardine, moribond, est porté chez M. Colin. Nous ne restons plus que trois à la case, et déjà nous pesons nos vivres.... 70 livres de riz pour tout le tems que nous resterons dans la Guyane française.... Quelle perspective!.. Nous ne pouvons rien demander au gouvernement: nous sommes sous la surveillance du maire et du poste. Nous obtenons des permis comme les nègres, pour aller d'un canton dans l'autre; mais nous ne pouvons même plus faire le sacrifice de ce dernier reste de liberté pour aller aux déserts de Konanama et de Synnamari partager les vivres avec nos compagnons d'infortune; il faut que nous devenions la pâture des bêtes féroces, ou que les habitans se chargent gratuitement de notre nourriture et de notre entretien. Pourquoi, dira-t-on, avez-vous formé un établissement, sans avoir les facultés suffisantes? Il falloit suivre vos camarades dans le désert, ou vous enfoncer dans les terres, y bâtir des cases et faire des abatis.
Quand nous étions encore à Cayenne, le respectable Chapel, officier ingénieur, envoyé pour visiter le désert, avoit dit à Jeannet: Konanama sera le tombeau du plus grand nombre de ces malheureux; il seroit moins inhumain de les tuer sur-le-champ à coup de fusils; on leur épargneroit ainsi les souffrances d'une longue agonie... Tous les habitans et Jeannet lui-même nous engageoient à ne pas aller au désert... Sauvez-vous du désert à quelque prix que ce soit, nous crioit-on de toutes parts en versant des larmes. Jeannet, en nous donnant ce conseil, auroit pu ajouter: Sauvez-vous du désert, pour me dispenser du soin de m'occuper de vous davantage; achetez de moi ce que je ne devrois pas vous vendre, achetez un peu plus de liberté pour vos vivres, vous mourrez peut-être aussi bien chez les colons qu'à Konanama; mais une fois le marché passé, je ne m'occuperai que de faire recueillir vos successions, quand vous aurez vécu à vos frais ou à ceux des habitans. Avec des bras et des vivres, nous aurions peut-être formé des établissemens dans les terres incultes qui étoient notre seul patrimoine, car les colons ont choisi les concessions les plus favorables et les plus près des bords de la mer; nous n'avons point de noirs, les habitans n'en peuvent pas avoir assez; quand le gouvernement nous en céderoit, qu'en pourrions-nous faire depuis qu'ils sont libres et que Jeannet nous peint à leurs yeux comme des tyrans? Il faudroit donc travailler nous-mêmes, et nous sommes moribonds; nous n'avons point de vivres pour atteindre la récolte; viendra-t-elle dans vingt-quatre heures? Enfin, nous ne sommes que trois; donnez-nous donc à manger. «Travaillez, dites-vous;» la chose est impossible, vous en convenez vous-même dans votre lettre au ministre des colonies, en date du 3 messidor an 6.
La culture ne peut être faite dans ces climats par les Européens; le blanc qui travaille le moins et qui se soigne le plus, dégénère sensiblement sous la zone torride. Celui qui y brave le soleil, qui ose y travailler comme en Europe, paie de sa vie son ignorance et son courage.
Nous n'avons plus d'espoir que dans nos voisins... Par quelles étamines faudra-t-il passer pour nous acclimater au sol et aux hommes? Ceux qui nous donnent à dîner aujourd'hui ne sont pas changeans, mais ils ont des déportés chez eux. Continuons le journal de nos peines.
10 Septembre. Avant de partir de Cayenne, nous sommes convenus avec M. Trabaud, qui nous loue sa case, d'en payer le loyer par l'éducation de son jeune garçon, âgé de douze ans. Il arrive ce matin, il sera nourri chez Bourg et ne fera que prendre des leçons à notre case. Ce jeune enfant est doué des plus heureuses dispositions; la nature donne aux créoles de l'aptitude à tout, une intelligence précoce, une suavité physique, qui contribuent à émousser les épines de l'apprentissage. Par une fatalité attachée au climat, dont l'air est imprégné d'une rosée de paresse, ils sont tous au-dessous des plus mal-adroits ouvriers de France, qui forcent par la nature l'industrie de se rompre au travail. Ce n'est pas sans raison que les Européens les appellent des enfans gâtés. Leur plus mortel ennemi est le maître qui exige d'eux un travail raisonnable. Les pères et mères, idolâtres de leur progéniture, prétendent que l'application les tue; ils regardent la désobéissance de leurs bambins comme une charmante espièglerie. Quand les enfans comptent quatre ou cinq lustres, ils se cachent à l'approche des Européens, comme des sauvages qui rougissent de leur ignorance. C'est un de ces terrains qu'on nous donne à défricher; comment nous y prendrons-nous? La méthode de France n'est pas de mise ici. Je passerois les anecdotes suivantes, si chacune d'elles n'étoit pas une pierre du tombeau de désespoir où nous allons être ensevelis.
Aujourd'hui le vieux Raymond de Guatimala nous amène son petit-fils, et nous prie de le corriger.—«Il est allé consulter le diable, nous dit-il, vous savez ce que c'est, mon père (les nègres ne désignent les prêtres que sous ce nom); un certain Jérôme enseigne l'art de faire mourir le monde qui touche à ses oranges ou qui lui déplaît. À l'aide d'herbes entrelacées de certaine manière, et cachées aux yeux de son ennemi, ou de paroles qu'il prononce, vous tombez en langueur, ou vous êtes couvert de lèpre... ce misérable montre son secret au petit monde, et j'ai surpris ce matin mon enfant à qui il donnoit de ses poisons, pour en faire l'essai sur ses camarades, et peut-être sur nous.» Le passager Bourg nous amenoit en même temps le petit Trabaud. Étant près de la galerie, ils reculent et font un grand cri.—Qu'est-ce?—Au pyaye, au pyaye! (Un sort, un sort!) Ce mot est emprunté des Indiens. Messieurs, vous êtes perdus, dirent nos quatre quidams, à la vue d'une liane qui barroit tout le vestibule. Notre case étoit cernée d'un cordon de racines, d'où pendoient çà et là de petits paquets de cheveux, et des cailloux marqués de signes que nous ne connoissions pas. Bourg et notre élève, toujours à l'écart, nous dirent de prendre une torche, pour brûler le sortilège. Le père Raymond jetta son juste-au-corps dans un seau d'eau, et se joignit à Bourg pour courir au puits, afin de laver tous les lieux que l'ombre de la corde avoit touchés. Ils passèrent ensuite une traînée de feu sur la terre, d'où on voyoit sortir quelques branches de simples. Le vieux Raymond insista dans son opinion, et Bourg nous prédit qu'il nous arriveroit quelque chose de fâcheux. Les oisifs ignorans des habitations croient fermement aux sorciers; quiconque les contredit sur ce point, perd leur confiance. Quelques-uns mêlent le sortilège à la religion.—«Les vieux nègres, nous dit Bourg, sont extrêmement dangereux; ils font des pactes avec le diable, et leur crédit s'étend jusqu'au fond de la mer: l'autre jour j'ai vu une croix de paille sur mon canot, c'étoit un pyaye. Je ne voulus pas m'en rapporter au nègre qui me l'avoit dit avant que d'aller à la pêche; il en revint trois jours de suite, sans avoir rien pris; le poisson dansoit à son approche. Enfin nous lavâmes le canot, et le soir du quatrième jour, nous le remplîmes de poisson. Le pyaye que nous venons de brûler est mortel; si vous l'avez touché, quelques-uns de votre société périront sous peu.» Trabaud, enchanté de cette occasion pour avoir congé, nous dit qu'il avoit la fièvre. La leçon fut remise au lendemain. Nous fîmes sentinelle une partie de la nuit, mais les semeurs de sortilège ne vinrent pas.
25 septembre (4 vendémiaire). Sur le minuit, nous entendons du monde rôder autour de la case. Ils se disent tout bas: Ils dorment... Ils se moquent des sortilèges, voyons s'ils échapperont à celui-ci. Ils vont au cimetière exhumer le malheureux Leroux, déporté qui venoit de mourir de chagrin, depuis quelques jours. Son cadavre, noir comme du charbon, exhaloit une odeur pestilentielle qui ne les dégoûtoit pas; nous descendons à pas de grue pour les surprendre. J'ai déjà dit que notre haie de citronniers servoit de bornes au cimetière. La lune qui, dans son plein, versoit l'ombre des branches sur nous, les éclairoit à loisir. Ils lui arrachent la peau du crâne, les dents, les ongles, les cheveux, la plante des pieds et toutes les extrémités, les coupent en petits morceaux, et en font différens paquets. Nous étions hors de nous; l'un d'eux va en avant pour marquer les postes; nous nous relevons pour les envelopper. Ils nous entendent et s'enfoncent dans les palétuviers. Nous courons dénoncer cette profanation à nos voisins; on fait la visite, tous se trouvent dans leur case. L'uniformité de leur couleur, et la crainte de faire tomber la plainte sur des innocens, nous continrent dans les bornes d'une juste discrétion. Ils nous avoient voué une haine éternelle, depuis que j'avois dit que leur inertie faisoit dégénérer la liberté en licence. Heureusement que nous étions peu affectés de cette nécromancie. Quoi qu'il en soit, ils pouvoient nous empoisonner s'ils ne parvenoient pas à nous ensorceler, car le mystère des magiciens d'Europe et d'Afrique, ressemble à celui des Indiens.
L'intention de nos faiseurs de pyaye étoit criminelle si nous eussions été aussi crédules qu'eux; la crainte lui auroit peut-être donné quelqu'effet: ainsi nos pas sont semés de pièges dans les deux mondes, et nos persécuteurs disent:
Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo.