Si Dieu les protège, nous armerons l'enfer contr'eux!
Nous sommes assaillis au-dehors par les Africains, dans l'intérieur par les serpens, les insectes, la famine, la maladie et le chagrin: Tronçon-du-Coudray avoit bien nommé la déportation guillotine sèche; la mort seroit préférable à une pareille existence! L'espoir nous reste encore; il en est de plus malheureux que nous! Mais nous n'avons cueilli que des roses, dans peu de jours il ne nous restera que des épines.
Décours de Septembre, Octobre, mi-Novembre 1798.
Nous tombons malades tous trois, sans pain, sans garde, sans voisin, ou plutôt sans autres amis que notre bon Bélisaire, M. Colin.....
Je ne me souviens de rien depuis le premier octobre jusqu'au dix novembre; une fièvre putride m'a absorbé, et j'ai perdu connoissance presque jusqu'à cette époque.
Le six octobre, nos croisées ont été fermées pour nous cacher le convoi de mon ami Pradal, déporté, qui demeuroit à Koroni, à deux lieues, où il est mort de la même maladie qui nous dévore dans ce moment; il a été inhumé au bord de notre jardin.
Le 10 octobre 1798, Jean-Baptiste Cardine, membre de notre société, meurt chez monsieur Colin, où il avoit resté un mois malade; on met le scellé chez ce brave militaire, à qui il n'a laissé que des haillons. On en fait autant à la case Saint-Jean; on reprend même jusqu'aux fonds que Cardine avoit mis dans la société à l'époque de notre établissement. Le mort étoit grevé de deux cents livres de dettes; on ne les paie point, et on défend de réclamer; on s'empare d'un dépôt d'effets que nous avions laissés en nantissement à Cayenne à notre départ.
Le moment de notre maladie fut celui de notre plus cruel abandon. Le jeune Trabaud, que nous avions mené trop sévèrement pour un créole, dit au passager que nous avions tué des vaches et des poules, et que nous ne vivions que de vols: la misère où nous étions plongés rendoit ce compte vraisemblable. Bourg, homme simple, s'en rapporta au témoignage de l'enfant, le fit partir pour Cayenne comme il le demandoit, nous abandonna, et répandit cette calomnie dans le canton. Tout le monde nous fuit; M. Gourgue étoit alors à Cayenne; il ne nous restoit plus que M. Colin, qui ne fit que nous plaindre sans ajouter foi à cette fable. Les vaches et les poules revinrent, et nous ne fûmes informés de ces détails dégoûtans qu'au moment où nous commençâmes à nous traîner.
À qui faire entendre nos cris? À qui compter nos peines? À notre orient, une mer immense nous sépare de deux mille lieues de nos parens: même obstacle à notre nord, à notre midi: un désert de sept cents lieues commence à un mille de la côte!... Si cette malheureuse plage est couverte de quelques huttes, elles sont éloignées de neuf ou dix milles les unes des autres; elles enserrent des indigens qui partagent leur nécessaire avec d'autres infortunés jetés sur le même bord, pour les mêmes causes que nous....
Il ne nous reste plus de ressource que celle d'aller avec un bâton, de case en case, dire aux propriétaires qui n'ont plus rien: De grâce, nourrissez-nous gratuitement ou tuez-nous. Comme nous nous éloignions du poste, sans avoir la force d'y revenir quelquefois coucher, le sergent nous donna connoissance de l'ordre suivant: