Je remarquois que Barca, la femme du grand mage, n'avoit jamais été aussi assidue auprès de Lisbé. Je pris cette politesse pour une courtoisie intéressée; mais j'étois loin de deviner juste. Lisbé, qui accueilloit tout le monde avec un égal intérêt, me paroissoit hautaine à l'égard de celle-ci, je lui en voulois presque de son peu de prévenance. Les convives, chacun de leur côté, se livroient au plaisir de la table; Lisbé se trouve ivre, plus que les autres, de joie et de cachyeri; elle avoit toujours servi à boire au roi et à ses enfans; son implacable ennemie saisit ce moment pour verser à boire dans deux couyes à Ydoman, à son frère, à Ysacar et à moi. Je le refusai, car je me trouvois heureusement incommodé....... Elle remplit le couye d'Ydoman; je le présentai aux deux sœurs; elles burent, puis Eglano, par un souvenir de tendresse, courut embrasser sa mère et lui présenter le vase. Lisbé acheva de le vuider.
Au bout d'une demi-heure, Eglano, sa sœur, sa mère et le pauvre Ydoman pousssoient des cris affreux; une soif ardente les consumoit; leurs lèvres étoient violettes et arides; elles se rouloient par terre, vouloient s'ouvrir les flancs pour arracher ce qui leur déchiroit les entrailles; leurs yeux hagards, et les crises qui les agitent ne permettent plus de douter qu'elles ne soient empoisonnées.
Ces quatre victimes se roulent sur le sable en confondant leurs larmes et leurs bras; Lisbé et ses enfans sentent quelque relâche, se soulèvent pour s'embrasser en pleurant; Eglano et sa sœur tendent une main défaillante à leurs époux consternés et stupéfaits. «Hélas! dit la mère à Ysacar, auguste prince, prenez soin de cet étranger, je lui dois la vie;» puis s'adressant à moi: «et toi, Banaret, veille sur mon vieux père, ne laisse jamais Barca approcher de lui; elle venge sur nous la mort de son frère Makayabo.» Pendant ce discours, le roi tenoit Eglano entre ses bras, elle expira; un dernier accès prit à Lisbé, qui suivit ses enfans.
Cette affreuse nouvelle vint aux oreilles du bon vieillard; il m'appelle; j'arrive après avoir enseveli les cadavres dans une natte de jonc.—«Cher étranger, approche-toi: ma fille est morte, ma famille est éteinte; je ne puis verser de larmes; donne-moi la main, embrasse-moi; adieu; je t'adopte pour mon fils; que le Tamouzy et le grand Lama prennent soin de tes jours. Fuis ces déserts et ces nouveaux Indiens, ils sont aussi méchans que ces révolutionnaires dont tu parlois à Hyroua; il est mort, Hyroua; Lisbé et mes petits enfans ne sont plus.... Adieu, Banaret...» En achevant ces mots, je sentis foiblir sa main, qui avoit placé la mienne sur son cœur; il s'éteignit, et je m'éloignai en sanglotant....
La femme du grand mage fut mise à mort malgré les imprécations de son époux qui nous menaça du Tamouzy et de l'Hyrouca. Elle avoit aussi empoisonné les deux jeunes rois, qui furent sauvés par les soins d'un autre pyaye, qui leur donna secrètement du contre-poison; la pâleur de la mort étoit sur leur front; ils restèrent long-tems plongés dans un sommeil léthargique. Le lendemain ils revinrent à eux, firent poursuivre le grand mage et ses enfans, qui s'étoient sauvés dans un canot. La peuplade revint ensuite à mon karbet pour rendre les derniers honneurs aux morts. Le roi les appela plusieurs fois; voyant qu'ils ne répondoient pas, il leva le coin de la natte et commença à se douter qu'ils étoient morts. Les Indiens se persuadent difficilement que ceux qu'ils aiment se séparent d'eux; souvent ils n'enterrent leurs morts que quand ils sont à moitié pourris.
Il découvrit les cadavres, qui étoient noirs, infects et méconnoissables. Ysacar ne voyoit Eglano que dans sa fraîcheur; il l'embrassoit, l'appeloit, lui serroit la main:—«Eglano, Eglano, pourquoi m'as-tu quitté? Est-ce que tu ne m'aimois pas? Je ne voulois vivre que pour toi.» Chaque Indien s'approchoit à son tour de chaque mort pour lui faire la même prière. On lava les cadavres; le roi les fit embaumer et mettre dans des hamacs blancs. J'ensevelis Lisbé avec son père, Eglano avec sa sœur, et je mis Ydoman au milieu, comme le restaurateur du village et des malheurs de sa famille.
Les hamacs des morts étoient chargés de mets; on les invita à manger; le repas continua dans un morne silence; la cérémonie funèbre commença ensuite. Les jeunes filles, parées comme aux jours de fêtes, portoient les deux princesses, et formoient des ronds de danse autour des hamacs. Les jeunes gens couronnoient Ydoman de fleurs, et formoient les mêmes chœurs. Les vieillards seuls marchoient lentement autour du corps de Lisbé et de son vieux père. Le Sura leur sert de cimetière. Une musique agreste forme de lugubres accords sur les marches du tombeau. Avant de confier les corps à la terre, on leur demande encore pourquoi ils veulent quitter leurs amis; on les met ensuite dans leur canot, avec leurs flèches, leurs boutous, leurs rassades; puis la musique entonne un hymne sépulcral où l'on récapitule les actions du mort; cet hymne se nomme le Tombeau; en voici le modèle, adapté à nos usages:
TOMBEAU
de Lisbé et de sa famille.
Voyageur égaré dans ces vastes déserts,
Ne marche plus à l'aventure!
Au couchant de Tonga s'il reste une masure,
Viens-y sécher tes pleurs et compter tes revers.
Le mortel qui l'habite, au doux nom de Lisbé,
Au nom de sa triste famille,
Te dira: «Vous cherchez ou son fils ou sa fille;
»Ici, dans un seul jour, ils ont tous succombé!»