Hélas! Plus on approche des falaises dont le gris jaunâtre apparaît çà et là, sous le revêtement de glace fondue ou décollée par endroits, plus la marche devient difficile.
Le pack se hérisse de monticules escarpés que séparent des ravins semés de blocs informes. Partout des couloirs anfractueux où l'on trouve à peine place pour poser le pied, où les traîneaux ne peuvent plus avancer. Partout le même chaos où s'accumulent de nouveaux obstacles.
Il faut dételer les chiens, hisser les traîneaux à force de bras, les pousser sur des crêtes vertigineuses, les descendre dans les déclivités, pour les hisser et les redescendre encore.
Comprenant bientôt l'inutilité d'un pareil travail, le capitaine commande la halte au milieu d'un vallon de glace. Ne voulant pas astreindre ses compagnons à d'inutiles fatigues, il part en découverte avec le docteur et le guide esquimau.
La marche des trois hommes n'étant plus entravée par le matériel s'accélère d'autant, et devient un simple exercice d'alpinistes. Ils s'aperçoivent alors que les falaises terminant les terres du Nord-Est, se prolongent dans la mer, en une série d'îlots circonscrits par la banquise. Ces pointes granitiques ont arrêté au passage les masses errantes qui se sont accumulées sur ce point en quantités innombrables, et se sont soudées malgré le courant, grâce à leur surabondance, et surtout grâce à cet arrêt.
Décidément il n'y a pas trace de chenal dans ce hérissement compact de glaçons cimentés par le froid. Là où Lockwood fut arrêté par une rue d'eau, en compagnie du sergent Brainard et du Groenlandais Christiansen, s'allonge l'immuable pack. Preuve évidente qu'entre les deux opinions extrêmes du docteur Kane et du commandant Nares, la moyenne est seule admissible.
En face du cap Wild, le docteur aperçoit les trois pitons de la petite île à laquelle Greely donna le nom de Lockwood, en souvenir de son intrépide lieutenant qui dut interrompre en cet endroit son admirable voyage.
On distingue à la lorgnette le cairn édifié par les trois hommes, et comme jadis pour le tombeau de Hall, d'Ambrieux propose de visiter cet humble monument qui marque la dernière étape sur la voie polaire.
En une heure ils atteignent la pointe Nord-Ouest de l'île, s'arrêtent pensifs, devant le cairn et sont tout stupéfaits d'apercevoir, deux cents mètres plus avant dans la direction du Nord, un petit monticule élevé de main d'homme.
Ils s'approchent, constatent que ce cairn qui est formé de morceaux de charbon superposés, a été construit à une époque très récente.