On vit dans des transes continuelles, car le pack, n'étant plus soudé par les froids terribles de l'hiver, a perdu en grande partie sa rigidité.
Néanmoins, le service est fait avec une rigoureuse ponctualité, malgré les alertes, les craquements, les ruptures partielles, les enfouissements dans la neige, les attaques des fauves, et les difficultés de toutes sortes surgissant inopinément.
Sauf cinq cas d'ophtalmies légères produites par la réverbération du soleil sur la neige, la santé se maintient bonne.
On arrive à la date du 21 mars. Le jour béni où, malgré les giboulées, le doux mot de printemps est ici dans toutes les bouches, avec son exquise et bienfaisante saveur de renouveau.
Là-bas, sur la lugubre banquise, l'ouragan se déchaîne avec une épouvantable furie.
Jamais peut-être le fracas de la matière en révolte n'atteignit pareille intensité. Le pack tremble et oscille jusqu'à sa base, comme s'il allait être pulvérisé. On dirait qu'un volcan gronde sous l'énorme agglomération qu'il secoue et disloque, avec des grondements qui rappellent ceux du tonnerre de l'équateur.
En cinq minutes, des fractures balafrent en tout sens la glace qui s'écarte, se resserre, s'ouvre de nouveau, s'effondre et s'engloutit.
Aussi loin que la vue peut s'étendre, le spectacle est terrifiant.
Une houle de glaçons monstrueux, soulevée par les flots invisibles, monte, comme la vague d'un océan de pierres, et se rue, avec une force irrésistible, sur les collines qu'elle rase d'un seul coup.
Jusqu'à présent, la goélette, après avoir failli être dix fois submergée ou broyée, tient bon, par miracle.