Le capitaine, resté à bord avec ses deux hommes, ne perd pas de l'œil les dépôts de vivres, près desquels se tiennent les marins impassibles. Jusqu'à présent les fractures les ont épargnés. Mais combien va durer cette immunité. A chaque minute le brave officier craint de les voir s'engloutir et son cœur éprouve d'atroces battements, quand il les voit isolés par un abîme d'où jaillit un nuage d'écume. Comme il gèle toujours, ces blessures se cicatrisent bientôt. Du reste, l'effort qui les a ouvertes, tente aussitôt à les rapprocher.
Mais si elles allaient se produire au niveau même d'un dépôt!
Le capitaine a déjà hésité s'il ne ferait signe de rallier le bord. Mais les instants du navire semblent comptés au milieu d'un tel bouleversement, et le danger n'est-il pas plus grand ici, que là-bas!
... Brusquement, la goélette, inclinée par l'avant sous un angle d'environ 28°, reçoit par la poupe un choc effroyable. Les blocs qui la soulèvent, disloqués par une convulsion plus intense, s'effondrent à pic. N'étant plus maintenue par l'arrière, elle retombe lourdement dans une flaque d'eau vive. L'avant, sollicité par une réaction égale au poids de l'arrière augmenté dans d'énormes proportions par la chute verticale, se soulève à son tour en rompant les jeunes glaces qui l'emprisonnent.
Le capitaine et les deux marins roulent pêle-mêle sur le pont.
En même temps un craquement sinistre retentit. Mais celui-là n'est pas occasionné par la glace. C'est le grincement particulier du bois qui cède et se brise.
Le capitaine, aussitôt debout, voit le mât de misaine osciller, puis s'abattre, fracassé comme une allumette, en entraînant dans sa chute un fouillis de haubans, d'étais et de manœuvres.
Par un hasard inouï, la goélette se trouve remise dans son aplomb! Elle flotte entre deux glaçons, deux murailles, qui lui forment comme un dock.
Si la coque n'a pas été enfoncée par le choc, elle est sauvée, du moins pour l'instant, et sans autre dommage que la perte du mât.
Cette réflexion traverse en une seconde la pensée de l'officier, qui regarde ses hommes et les voit lever les bras, en signe d'épouvante.