Ces derniers prendront place avec le Grand-Phoque dans le bateau plat, que sa forme rend à peu près insubmersible. Ces passagers un peu turbulents n'incommoderont pas les hommes d'un voisinage parfois encombrant, et ne risqueront pas de faire chavirer un des bateaux contenant la suprême ressource des voyageurs.

Comme l'a fait observer le docteur au capitaine, les marins s'emploient de si bon cœur, que l'arrimage est terminé au bout de six heures.

—Une économie de vingt rations! pense d'Ambrieux dont l'unique et poignante préoccupation est d'assurer la vie matérielle de chacun, et de ménager avec une parcimonie d'avare ces ressources devenues si précaires.

Enfin, tout est prêt, en prévision d'un départ mystérieux vers l'Océan libre que l'on entend briser, là-bas, sur les flancs abrupts de la banquise.

Nul ne soupçonne encore le plan du capitaine, toujours correct et profondément affable, mais plus grave, plus pensif, presque triste.

On pressent vaguement une résolution désespérée, un de ces terribles coups de tête habituels à nos marins, quand ils sont acculés à ces cruelles nécessités si fréquentes dans la carrière des gens de mer.

L'officier erre comme une âme en peine sur le navire offrant le spectacle d'un désordre inouï. On dirait qu'une horde de forbans s'est abattue sur la pauvre goélette, jonchée, de la cale au pont de choses disparates, abandonnées pêle-mêle comme inutiles aux voyageurs, ou trop encombrantes pour la flottille.

Que de trésors, rassemblés jadis avec tant de prévoyance et de sollicitude! que d'engins précieux qui furent parfois de si puissants auxiliaires! que d'objets essentiels dont la privation va devenir si rude, épars lugubrement dans une promiscuité navrante et désolée.

Les hommes, debout sur la glace, près des embarcations, gardent un silence attristé, se demandent quelle scène poignante et grandiose ils vont contempler.

Le capitaine est descendu dans l'intérieur du navire, comme s'il ne pouvait se résoudre à rejoindre l'équipage, peut-être pour cacher son émotion.