Deux cent soixante-huit ans après, c'est-à-dire en 1876, le capitaine anglais sir Georges Nares, disposant de deux puissants navires à vapeur montés chacun par soixante hommes, s'arrête par 82° 20′, ne pouvant même pas dépasser d'un degré le vieil Hudson!

Cinq ans auparavant, l'Américain Hall avait mené le Polaris jusqu'à 82° 16′, c'est-à-dire à quatre minutes seulement de l'hivernage de l'Alert, un des navires de sir Georges Nares.

Nul pourtant, parmi les explorateurs arctiques, ne fut outillé comme ce dernier qui dut à l'énergie de son second, le capitaine Markham, de ne pas revenir bredouille. Au prix de grandes fatigues, Markham put s'élever en traîneau d'un degré, le point le plus éloigné qui ait été atteint jusqu'alors.

L'Angleterre tressaillit d'enthousiasme et considéra ce fait comme une victoire mémorable. Il n'y avait réellement pas de quoi.

Sir Georges Nares avait non seulement conquis un degré, mais encore il rapportait une théorie.

En 1860, le docteur Hayes—un Américain—avait fait sur un petit bateau de cent trente-trois tonneaux, une brillante expédition, complétée par une superbe course en traîneau.

Esprit très supérieur et peut-être un peu trop primesautier, Hayes au moyen de déductions ingénieuses, appuyées sur des expériences personnelles, avait affirmé catégoriquement l'hypothèse de la mer libre autour du pôle.

Le capitaine Nares ayant en somme échoué piteusement, arrêté par les glaces de la fameuse mer Paléocrystique, avait conclu, au moins prématurément, à l'impossibilité d'atteindre le pôle par le détroit de Smith. Comme la vertu dominante des Anglais n'est pas la modestie, sir Nares prétendait que la mer Paléocrystique, vieille de plusieurs siècles, vivrait encore des siècles, et affirmait qu'il n'y avait plus rien à tenter de ce côté.

Donc Hayes avait mal vu ou s'était trompé. Peut-être l'un et l'autre.

En conséquence la théorie de la mer libre fut absolument ruinée par celle de la mer captive; Hayes fut traité de rêveur, Nares triompha et avec lui John Bull, heureux de cet échec infligé au frère Jonathan.