Mais voilà: le frère Jonathan prit en 1882, 1883 et 1884 sa revanche en la personne du lieutenant Greely.

Ainsi qu'il a été dit, et comme il n'est pas oiseux de le répéter, car c'est là le joint de la question polaire, Greely ne retrouva rien des barrières séculaires auxquelles se heurta sir Georges Nares.

L'océan Paléocrystique n'existait plus, et en maint endroit les eaux libres sillonnaient les glaces qui n'avaient pas l'aspect rébarbatif que leur prêta le commandant anglais.

Donc si Nares avait eu raison subséquemment, Hayes n'avait pas eu tort quinze ans auparavant!...

Donc John Bull et Jonathan étaient dead-heat, la mer polaire pouvait être alternativement libre ou esclave, et la question demeurait stationnaire avec ses embûches, ses périls, ses caprices et sa déconcertante complexité.

Un peu de méthode et surtout l'entente des nations civilisées entre elles eût certainement amené depuis longtemps une solution qui est réservée peut-être à nos héros.

Et de fait si leur voyage se continue avec autant de rapidité, la conquête du pôle sera opérée à brève échéance.

Ce n'est pas à dire pour cela que leur vie soit une simple sinécure et qu'ils n'aient qu'à se laisser glisser, emportés par le moteur électrique. La translation de la flottille est au contraire une chose très compliquée, nécessitant une attention minutieuse, exigeant une vigilance de tous les instants et souvent des manœuvres de force excessivement dures.

Il faut éviter les icebergs, gros ou petits, et toujours nombreux, les éloigner avec des crocs et empêcher tout contact avec l'une ou l'autre embarcation. Les canaux généralement libres sont parfois tellement sinueux, qu'il est essentiel d'en rectifier les bords à la scie, à la hache et au couteau à glace. Il arrive aussi qu'après mainte fatigue la chaloupe vienne buter à un cul-de-sac. Si la voie ainsi interrompue est assez large, on vire sur place, sinon il faut creuser des docks, comme jadis quand la Gallia progressait à travers le chenal de la banquise.

Il y a ensuite sur la chaloupe un encombrement relatif. Dix-neuf hommes y sont empilés avec le matériel, quelques provisions et les objets les plus précieux. Bien que l'excellente embarcation n'ait pas de chaudières et de soute à charbon, la place n'en est pas moins parcimonieusement mesurée au vaillant équipage.