C'est alors que l'officier s'applaudit d'avoir résisté à l'idée de piquer droit au Pôle, et prudemment obliqué, depuis la veille, au Nord-Nord-Est, à six milles environ des côtes.
La flottille se trouverait alors en pleine mer, plus rapprochée peut-être d'un demi-degré de l'axe terrestre, mais exposée aux coups de la tempête, et au choc des glaçons en dérive.
Il fit en conséquence changer de direction et mettre le cap sur la falaise. Très étonnés, les matelots obéissent sans la moindre observation, et se disant aparté que le capitaine a son idée, sans quoi il ne serait pas le capitaine. Du reste, dans la marine, on n'a pas l'habitude de raisonner. Une consigne, quelle qu'elle soit, s'exécute sans discussion.
Suivie de son train, la chaloupe dont le mécanicien accélère l'allure, franchit en deux heures la distance qui la sépare de l'abrupt rivage, malgré le courant qui la prend par le travers, et les glaces planes en dérive.
Comme la mer est libre jusqu'au pied de l'escarpement, le capitaine peut choisir un endroit à sa convenance, et fait stopper enfin dans une anse minuscule, à peu près défendue contre le vent du Sud, mais non contre les lames venues du large.
Désespérant de se maintenir à flot, il donne l'ordre de haler au plus vite les bateaux sur les glaçons obstruant l'embouchure d'un ruisseau qui pénètre dans la mer par cette cassure de la falaise.
La manœuvre est rondement opérée par les hommes tirant côte à côte à la bricole avec les chiens, et les quatre embarcations, bien calées par les glaçons, se trouvent momentanément à l'abri des intempéries.
Il est grand temps. C'est à peine si trois heures se sont écoulées depuis le changement de cap, et déjà les cirrhus, après avoir comme repoussé les cumulus, couvrent le ciel entier.
Une brise aigre, piquante cingle les flots, les fait moutonner et entre-choque, avec un bruit croissant, les floebergs qu'elle amène on ne sait d'où.
Les matelots, enfin édifiés par la présence d'un halo gigantesque circonscrivant le soleil, s'empressent de monter la tente et de la pourvoir des effets du campement. Ils sentent maintenant que le temps presse, et que la tempête arctique, dont les signes avant-coureurs à peine reconnaissables leur ont d'abord échappé, va se ruer sur eux.