Les hommes interdits écoutent sans mot dire Guénic, qui leur raconte à sa manière les causes de la catastrophe, et les engage à la prudence.
Puis, comme c'est l'heure du goûter, comme l'eau bout sur les lampes, le repas est apprêté séance tenante, et absorbé avec force commentaires.
Après une heure de halte, pendant laquelle il est l'objet de soins assidus et expérimentés, Fritz, soumis en outre à une médication énergique, se trouve un peu mieux, mais il est toujours horriblement faible.
On l'installe à bord de la chaloupe, après l'avoir embobeliné de fourrures et entonné dans le sac préservateur.
Puis, en route! C'est Justin Henriot, le second mécanicien, qui tout naturellement remplace le malade. Et quand Henriot à demi gelé s'en ira tirer sur la bricole pour s'échauffer et se dégourdir, le capitaine, familiarisé depuis longtemps avec le moteur électrique, le fera fonctionner.
Jusqu'à présent, il n'y a pas eu de temps de perdu. Le 18 avril, jour où Fritz est si gravement frappé, on parcourt douze kilomètres.
Malheureusement deux hommes du premier traîneau, Pontac et Le Guern sont sérieusement atteints d'ophtalmie. Ce sont les deux plus vigoureux de l'équipage. A peine s'ils voient à marcher, mais vaillants quand même, ils ne veulent pas abandonner la bricole et prétendent qu'il n'est pas essentiel d'y voir pour tirer. Témoins les chevaux attelés aux manèges.
Le 19, on parcourt dix kilomètres en dépit de la persistance d'un froid atroce. Le capitaine, sérieusement inquiet, se demande si cette température si basse n'indiquerait pas l'absence de l'eau vive aux abords du pôle.
L'état de Fritz est stationnaire. Il n'est ni mieux ni plus mal, ni plus fort ni plus faible, mais un nouveau symptôme, infaillible, celui-là, est venu confirmer le diagnostic du docteur. Le corps du mécanicien s'est couvert de ces taches rouges caractéristiques, en forme de lentilles et résultant d'hémorragies sous-cutanées. Les gencives saignent, son haleine devient fétide.
C'est bien le scorbut. Les matelots en sont informés, tant pour leur faire éviter les imprudences, que pour les engager à redoubler de précautions.