Aussi, déclare le Parisien, quelle joie, quelle sensation délicieuse de sentir qu'on a encore des pieds! et ne plus marcher, sur des «espèces de patins» qu'on ne sait plus si c'est des pilons d'invalides, ou des paquets de n'importe quoi.

Les sacs à dormir sont installés sans aucun abri, en plein vent, et la modeste cuisine préparée, puis absorbée d'excellent appétit, comme par de bons bourgeois qui, pour la première fois de l'année, dînent sous leur tonnelle déjà garnie de bourgeons et de fleurettes.

Par exemple, il faut redescendre chercher de la neige pour faire le thé et abreuver les chiens. La neige, qui jusqu'à présent a surabondé, manque absolument sur le plateau, et la glace est toujours salée.

Sur ce point élevé le vent l'a balayée dans les déclivités, comme il est d'ailleurs facile de le voir en contemplant le morne paysage.

Cette subite élévation de la température a déridé tout le monde et ramené l'espoir descendu, lui aussi, à quelques degrés au-dessous de zéro, au thermomètre des illusions.

Il y a en vue une nouvelle crête montagneuse, plus escarpée, plus haute que toutes celles rencontrées jusqu'alors, mais le Pôle s'est rapproché encore et ce qui reste à parcourir n'est plus qu'une misère, un rien... d'autant plus que le froid atroce des jours passés semble vouloir faire relâche!

Les quatre marins et leur chef entreprennent courageusement l'escalade. Il faudrait également dire: et les chiens, car les braves bêtes, malgré le mauvais état de leurs pattes, donnent des coups de collier tels qu'ils font monter, par instant, le traîneau, sans le secours des hommes.

Il est du reste à remarquer que pour ces quadrupèdes si singulièrement transformés en bêtes de trait, plus rude est l'obstacle, plus grand est l'effort. Il est pour ainsi dire sans exemple que, sauf bien entendu en cas d'impossibilité absolue, les chiens groenlandais, toujours disposés à tirer un fardeau supérieur à leurs forces, soient demeurés en détresse.

Le versant méridional de cette véritable chaîne de montagnes de glace arrête pendant près de quatre heures le petit équipage, tant l'ascension est rude et les haltes fréquentes.

Pour la première fois depuis longtemps, la sueur ruisselle franchement sur les visages et ne se prend plus en glaçons, dès qu'elle est exposée au coup de fouet cinglant de la bise.