Deux jours après, chaque homme recevait sa paire de bottes groenlandaises, les vivres supplémentaires pour l'usage des chiens étaient embarqués, et la Gallia, pilotée de nouveau par son lamaneur indigène, quittait Julianeshaab, malgré la persistance du froid.

L'escale avait duré dix jours, et l'on était alors au 23 mai.

En vain maître Igalliko avait insisté près du capitaine pour lui faire prolonger son séjour. Il alléguait, non sans apparence de raison, la subite reprise du froid qui allait entraver la marche de la goélette. Même en attendant une semaine encore, elle devancerait les navires baleiniers qui ne se montreraient pas avant la fin du mois.

D'Ambrieux fut inébranlable. Il voulait à tout prix faire de la route, arriver le premier là-bas, se frayer, coûte que coûte, un passage, au moins jusqu'à la Glace du Milieu; dût-il pour cela entamer sérieusement son combustible. Ne savait-il pas pouvoir s'approvisionner à la mine de lignite, découverte par la Discovery, et à celle trouvée plus loin encore par notre vaillant compatriote, le docteur Pavy, l'infortuné compagnon du lieutenant américain Greely.

Vingt-quatre heures seulement après l'appareillage, les événements semblèrent légitimer les appréhensions du pilote.

Du jour où la première glace flottante avait été signalée, la navigation, d'abord plus étrange que périlleuse, plus accidentée que difficile, devint tout à coup dangereuse à l'excès.

Les matelots, ceux du moins qui n'ont jamais fait les rudes campagnes à la baleine, s'aperçoivent brusquement qu'ils viennent de pénétrer dans un monde entièrement nouveau.

Glaces par l'avant et par l'arrière! glaces par tribord et par bâbord, glaces partout! C'est le règne du chaos!... un mouvant chaos de glaces, un composé indescriptible d'objets sans formes, sans couleur, presque sans corps... une fantasmagorie de décors à chaque instant modifiés par les courants ou les pressions sous-marines, à travers laquelle s'avance, toute sombre, sous son panache de fumée, la Gallia, dont la présence, en pareil lieu, semble un défi audacieusement jeté à la prudence humaine.

Les blocs errants, sous l'irrésistible poussée du courant, s'approchent en tournoyant avec leur impassible lenteur de masses brutales, se heurtent, s'écrasent et s'éboulent avec des fracas qui se répercutent comme des tonnerres lointains et menacent à chaque instant d'écraser le petit navire, seule parcelle de matière intelligente, perdue au milieu de l'inénarrable tohu-bohu!

La Gallia navigue le plus souvent à travers un brouillard plus ou moins épais, que déchire parfois un coup de vent du Sud. Le soleil surgit alors avec des flamboiements qui font ruisseler des torrents de feu sur les millions de facettes et les font resplendir d'un éclat incomparable. Puis la féerique vision s'efface, les teintes s'estompent, les images pâlissent au milieu des impalpables vapeurs, et le merveilleux décor disparaît dans un anéantissement de spectre, laissant aux hommes éblouis le regret des splendeurs passées, avec l'idée du péril imminent.