Le 31 mai, ceux qui ont encore conservé une lueur d'espoir perdent toute confiance. Les outranciers de cette lutte suprême sentent que tout est fini.

Ils se couchent avec une résignation farouche, et attendent intrépidement la mort, sans un mot de récrimination, sans une plainte.

[XII]

Bruit étrange.—Manqué!—Pompon.—Chien gras et matelots maigres.—Découverte stupéfiante.—Ce que le Parisien appelle une carrière à viande.—A quoi Pompon a employé ses loisirs.—Le premier pot-au-feu.—Enfouis dans les stratifications paléocrystiques.—Les stellères.—Espèce éteinte.—La dérive.—En vue du cap Tchéliouskine.—Ovations.—Gallia victrix!

Le 31 mai, le dégel continue avec intensité. Le thermomètre est à +2°. Le soleil est radieux, l'azur du ciel splendide. Les hommes, prostrés douloureusement sous les iglous suintants et près de s'effondrer, mâchonnent leurs fourrures et apparaissent tout hâves, la peau noirâtre, charbonnée, laissant deviner les os du squelette.

Les malades ne font plus que haleter, rongés de fièvre, et occupés machinalement à recueillir, avec leurs lèvres tuméfiées, l'eau douce qui suinte le long de la paroi de l'iglou.

Leurs souffrances paraissent infiniment moins vives que celles des plus valides terrassés en pleine vigueur par la famine.

Un souffle rauque, multiple, entrecoupé comme celui qu'on entend dans les ambulances ou les salles d'hôpital, et qu'un gémissement traverse parfois, emplit les huttes croulantes.

Pour quelques-uns, l'agonie va commencer.

... Est-ce une illusion, un de ces bruits factices produits par la fièvre?... Il semble au capitaine allongé la tête au soleil, au dehors de l'iglou, qu'il entend, au loin, comme un hurlement affaibli par l'éloignement.