Le capitaine et le docteur, trop faibles encore pour examiner les échantillons rapportés, se contentent de sourire aux propos inouïs tenus par le Parisien aux matelots, notamment à Nick dit Bigorneau, Courapied dit Marche-à-Terre et Constant Guignard.
Grâce à l'instinct et à l'attachement de Pompon, l'abondance est revenue au misérable logis. L'expédition est abondamment pourvue de viande et de graisse; avec cela, on vit confortablement.
Quant au pourquoi et au comment de ce prodige, peut-être pourra-t-on l'expliquer scientifiquement aussitôt qu'on aura rallié la mine de viande.
Trente-six heures après, tout le monde était sur pied, même les scorbutiques.
Par un temps superbe, une température de +2° qui semble un printemps à des gens ayant supporté −50°, il fait bon cheminer sur une glace à peu près unie, vers la mystérieuse réserve que les propos des quatre visiteurs représentent comme inépuisable.
Les iglous, ou plutôt les ruines croulantes et ruisselantes indiquant à peine la place où fut le campement, sont définitivement abandonnés et, l'équipage tout entier s'avance, précédé de Pompon, tout fier de ses attributions de guide.
Les moins vigoureux sont couchés dans l'embarcation hissée sur le traîneau. Les plus solides poussent le véhicule qui glisse au milieu des flaques et sur les résidus de neige en fusion.
Un peu de gaîté semble revenue aux pauvres matelots si rudement éprouvés, car la famine est vaincue et l'espérance d'un lendemain assuré fait éclore comme un vague sourire sur ces visages que l'horrible scorbut et les tortures de la faim ont rendus méconnaissables.
De vrais squelettes ambulants, avec leur peau jaunâtre, parcheminée, collée aux os, leurs nez pincés, exsangues, et leurs bouches encore contractées par un rictus d'agonie.
N'étaient leurs yeux aux paupières flétries, charbonnées, luisant comme des escarboucles au fond des orbites, on dirait une procession macabre de fantômes d'explorateurs polaires, de damnés errant sans trêve à travers l'enfer de glace.