Le traîneau poussé d'une part, tiraillé de l'autre avec des ceintures de flanelle en guise de bricole,—les harnais en cuir de phoque ont été dévorés—avance cahin-caha, sans trop d'embardées, avec son chargement.

Une halte réparatrice de deux heures, un morceau de viande à moitié cuite, un quart de bouillon, et, friandise fort appréciée, une vaste lampée de graisse à l'état d'huile, amènent sur toutes ces faces de carême une expression de joyeuse humeur.

Il suffit de dix heures pour conduire, avec le traîneau, le matériel et les malades au colossal et mystérieux garde-manger dénommé par le Parisien la «carrière à viande».

Une nouvelle et plus complète inspection prouve que non seulement les premiers visiteurs n'ont pas exagéré la richesse de cet étrange gisement, mais encore que leur évaluation est bien au-dessous de la vérité. Deux ou trois lézardes, longues de cent mètres au moins, s'étendent à la base de plusieurs collines paléocrystiques, et s'enfoncent, à des profondeurs insondables, comme certains filons de tel ou tel minerai.

Il y a là de quoi subvenir au besoin d'une armée, tant est prodigieusement innombrable cet entassement de cadavres d'animaux empilés et gelés à fond, depuis une époque impossible à déterminer.

L'essentiel est qu'ils sont, grâce au froid, cet incomparable embaumeur, dans un état de conservation absolue, et qu'ils possèdent, comme au premier jour, toutes leurs qualités nutritives, toute leur saveur.

La tente ayant été emportée par la tempête, le capitaine fait creuser, à l'abri du vent du midi, et en pleine glace, une caverne spacieuse où les hommes, grâce à leurs fourrures et à leurs sacs à dormir, seront à merveille.

La mine de viande est à deux pas, il suffit de se baisser et d'en prendre à satiété.

Le docteur, de plus en plus intrigué à mesure que les forces lui reviennent grâce à l'ingestion de cette chair savoureuse, cherche avec la curiosité d'un savant, et la ténacité d'un homme obsédé bientôt de loisirs, le mot de cette énigme, et trouve enfin une solution à peu près satisfaisante.

D'abord, la détermination des animaux. Ils appartiennent tous à la même espèce, et, chose curieuse, à une espèce disparue depuis plus de soixante-dix ans.