... Le dîner offert à ses trois invités par sir Arthur Leslie fut exquis et superlativement arrosé. Il se prolongea même fort longtemps et sembla de prime abord avoir fait oublier le mot aigre-doux proféré par Sériakoff, quand un propos du Russe vint remettre incidemment sur le tapis la question polaire.
«Tenez, mon cher Pregel, dit-il en sablant lestement le verre où pétillait la blonde liqueur, croyez-moi, un pays qui produit un semblable nectar peut se désintéresser de bien des choses, fût-ce des expéditions arctiques.
—Quel enfant terrible vous faites, Sériakoff! interrompit avec une sorte d'indulgence paternelle sir Arthur Leslie, de beaucoup plus âgé que le Russe.
«Ne dirait-on pas, à vous entendre, que la science des découvertes vous est indifférente... que depuis dix ans et plus vous n'avez pas conquis une juste notoriété parmi ces vaillants explorateurs qui sont la gloire de notre fin de siècle!
—Trop aimable, en vérité, mon cher hôte, pour mes modestes exploits de globe-trotter.
«Mais...
—Mais?
—Les appréciations de meinherr Ebermann sur le rôle de la France m'ont laissé comme un arrière-goût d'amertume.
«Que voulez-vous, j'aime la France, moi!
«Je l'aime pour sa générosité, pour son désintéressement, pour son caractère chevaleresque... Je l'aime avec ses vertus et avec ses vices... Je l'aime enfin parce que je l'aime, comme une seconde patrie, et je ne suis pas le seul en Russie.»