— Mais comment, demanda Marie, ce fils de rajah est-il entré à votre service ?
— Asseyez-vous, dit le maître du navire, et prenez une cigarette turque. C’est un accessoire indispensable à un récit non dépourvu d’exotisme :
« Je n’étais point alors dans les cotonnades, mais je faisais le commerce de l’ambre gris entre Sumatra et le continent Indien, ce qui, entre nous, était d’un fameux rapport. Je ne possédais pas encore le Cormoran, mais un simple « sloop », un fort bon bâtiment d’ailleurs et susceptible de naviguer au plus près, car nous longions souvent le littoral. Un jour que nous avions mouillé, à l’abri d’une petite crique, dans les parages de l’île de Mindanao, nous aperçûmes un canot guidé par des rameurs nègres. Au centre de l’embarcation, construite à la mode des indigènes, je distinguai, à la lorgnette, deux jeunes gens, un garçon d’une quinzaine d’années et une fille un peu plus jeune. Tous deux semblaient appartenir à quelque riche famille hindoue, si l’on en pouvait juger par leurs vêtements, leurs coiffures et les joyaux dont ils étaient parés. Tous deux étaient d’une remarquable beauté.
« Je résolus de m’attacher ces enfants. Comme le canot se rapprochait, mes hommes firent des signaux et bientôt, je pus faire monter à mon bord — où je leur offris des présents — les propres enfants du rajah de Mindanao. Une collation fort propre leur fut servie et je les divertis en leur montrant mes armes, mes cartes et quelques coquillages des îles Galapagos. Pendant ce temps, le sloop levait l’ancre, profitant d’une bonne brise du sud-ouest. Les rameurs nègres restés dans le canot et qui, patiemment, attendaient le retour des petits souverains, poussèrent bien quelques cris. Mais une volée de mousqueterie leur rendit la raison et ils s’enfuirent à grands coups de rames, tandis que nous voguions glorieusement vers de lointains rivages.
« J’avais tout d’abord songé à exiger du rajah une rançon honorable en échange de sa progéniture. Mais, chose étrange, les enfants ne manifestèrent pas une grande douleur de se voir ravis à leur famille. Ils me témoignèrent très vite une affection que je leur rendis et je décidai de les garder à mon bord. Tous deux étaient fort empressés autour de moi et ils charmèrent mes longues heures solitaires sur l’Océan. Leur visage, leurs jeux, leurs manières tendres et affectueuses me ravissaient.
« Le frère et la sœur paraissaient se chérir très profondément. Toutefois, je ne fus pas sans remarquer, au bout de quelque temps, que l’humeur de Jeolly — c’était le nom du jeune homme — s’assombrissait ; un chagrin secret le rongeait et je n’en pouvais, malgré tous mes efforts, démêler la raison.
« L’attitude de Jeolly vis-à-vis de sa charmante sœur, dont le badinage m’enchantait, était des plus bizarres. Tour à tour tendre ou brutal, violent ou caressant, il rudoyait la pauvrette : son irritabilité était extrême et ses repentirs non moins ardents. Je restai longtemps sans soupçonner l’origine de cette humeur. Mais un jour, je devinai que Jeolly était jaloux.
« Le jeune prince était dévoré de cette passion terrible qui peut conduire au meurtre ou au suicide l’être le plus doux et le plus aimant : Jeolly était jaloux de moi. Par quel mystère ce garçon s’était-il pris pour moi d’un tel attachement ? C’est ce que je ne saurais vous expliquer. Les caresses, les petits présents que je prodiguais à sa sœur semblaient le torturer et, pourtant, il en recevait sa part, en toute justice. Car, à vrai dire, je n’avais pas de préférences. Mais il lui suffisait que la fillette ne me fût pas indifférente, pour que sa malheureuse passion le déchirât aussitôt.
« Un soir, je trouvai le frère et la sœur enlacés et sanglotant. Jeolly berçait l’enfant, qui se plaignait de violentes douleurs et des larmes ruisselaient de ses yeux. Il la pressait sur son cœur et la nommait des noms les plus doux. L’angoisse crispait ses traits.